Eglises, chapelles & paroisses.
C.H.G.H.47
Au bureau, 54 rue de Cocquard, à Villeneuve-sur-Lot, les adhérents peuvent consulter nos archives, de nombreux dépouillements et relevés de tables décennales.

XAINTRAILLES.

Histoire de la paroisse de Xaintrailles.

Une géographie originale et contrastée. Au sommet du plateau landais.

La butte arrondie que couronne le village de Xaintrailles n'est que le sommet de ce gigantesque plan incliné qui, des 195 mètres du donjon du château, décroît insensiblement vers l'Océan, jusqu'aux 20 mètres de l'étang de Biscarosse. C'est, vers l'Ouest, l'immense plateau aux horizons infinis, au drainage difficile et indécis. L'invasion éolienne du quaternaire supérieur a tout recouvert et ce revêtement de sable a masqué l'ancienne topographie. Mais, nous sommes ici à la lisière orientale, à quelques kilomètres, à peine, des grandes vallées de la Baïse et de la Garonne, dans une véritable zone de dégradation, où le manteau s'amincit et se déchire, laissant émerger les buttes mollassiques qui introduisent dans le paysage sols et aspects nouveaux.

Philippe Lauzun, l'un de nos plus illustres prédécesseurs, a décrit d'une manière fort pittoresque, ce paysage de contact et de transition si émouvant à tant d'égards et que domine, de sa noble prestance, le donjon du château, posté là comme une sentinelle avancée.

« De quelque côté que l'on y monte, on est agréablement surpris par une immense variété de productions. Tantôt ce sont des vignobles qui balancent au vent frais du Nord leurs tiges souples et fleuries, tantôt des pins, des arbres verts et des chênes-lièges dont les enivrantes senteurs s'exhalent sous les rayons du soleil couchant ; tantôt, enfin, de grandes terres labourées, des champs de blé et de maïs, çà et là parsemés de quelque blanche carrière, et que couronnent, à l'Est, les vieux débris des tours de Montgaillard. La nature a richement doté ce pays si fertile et elle a voulu éblouir, par les innombrables nuances de son coloris et l'étendue des terres qui se déroulent à l'horizon, le spectateur qui, monté au faîte du donjon, laisse, çà et là, tomber ses regards sur les pays qui l'entourent.

« La vue y est, en effet, splendide : au sud, la vallée de la Baïse si riante et si fraîche, avec ses courbes gracieuses et ses sites pittoresques qui rappellent un peu les prairies et les torrents des Pyrénées dont on aperçoit, au loin, les blanches cimes.

« A l'Est, les coteaux de l'ancien Brulhois, les clochers d'Espiens, de Montagnac, de Laplume, les tours du Château de Salles et les lointaines sinuosités de la Garonne dans sa large plaine où flottent, sans cesse, de légers brouillards.

« Au nord, ce fleuve, cette même vallée, dans toute son opulente richesse, et par-delà les tours de Buzet, le pays de Nicole et le château d'Aiguillon, au pied duquel se joignent les deux fleuves, les eaux du Lot, qui coulent, encaissées dans leur lit de roches et se perdent à l'horizon.

« A l'ouest, enfin, les Landes, avec leur sable calciné, leur pauvreté, leurs solitudes, leur grande voix sauvage et plaintive et leur noir feuillage qui forme, au-dessous du ciel, comme un épais rideau. »

Une hydrologie karstique enveloppée de légendes terribles.

Dans cette zone de contact le fait essentiel qui donne toute son originalité à l'hydrologie, c'est la formation d'un véritable Karst, favorisé par les assises calcaires sous-jacentes. Les effondrements qui se produisent au sein de la masse plus ou moins caverneuse du calcaire et qui sont survenus postérieurement à la mise en place des sables ont provoqué ces lacs si pittoresques et généralement poissonneux, aux ondes pures. Tout le secteur oriental du plateau landais en est parsemé, mais le plus vaste, le plus poétique aussi se trouve dans la commune de Xaintrailles.

C'est la Laguë, sur la route de Fargues à Barbaste, dans la haute vallée de l'Ourbise qui a disparu, au milieu des buttes de calcaire aquitanien et burdigalien, pour donner naissance à ce magnifique plan d'eau. Et lorsque, un peu plus au nord, la rivière ressuscitée grâce à de nombreuses résurgences, reprend son cours, c'est pour se perdre bientôt dans le Pré-aux-Secs de Saint-Julien, en attendant un nouveau retour à la lumière, au moulin de Caillerot. La formation de ces lacs a laissé un écho dans le folklore gascon, inspirant des légendes souvent terribles que l'imagination populaire a enfantées pour expliquer l'origine de ces nappes longtemps mystérieuses.

Voici, précisément, tirée de la Revue des Traditions populaires, sous la plume de L. Fargue (1891, p. 434) celle de la Laguë.

« A l'emplacement où se trouve aujourd'hui un assez vaste étang connu sous le nom de Laguë de Xaintrailles, arrondissement de Nérac, Lot-et-Garonne, existait autrefois un beau domaine où il y avait une prairie, des vignes, des bois et un moulin. Le possesseur était riche, mais avait le cœur dur.

« Un soir de Noël, un pauvre vient frapper à la porte de la maison.

– La charité, j'ai faim.

– Non, dit le meunier.

En ce moment, le coq chanta. Le pauvre va frapper à la porte de l'étable.

– La charité, j'ai soif.

– Non, non, répéta le meunier.

Et l'âne se met à braire. Le pauvre va frapper à la porte du moulin.

– La charité, j'ai sommeil.

Non, non, non, misérable, va-t'en au diable ! Et le moulin fit entendre son tic-tac.

« Le mendiant disparut et à minuit, la prairie, l'étable et le moulin s'effondrèrent, engloutissant le maître impitoyable avec tous ses biens. Une nappe d'eau prit la place du beau domaine.

« Et tous les ans, le soir de Noël, à minuit, quand on passe près de la Laguë, on entend le chant du coq, le braire de l'âne et le tic-tac du moulin. »

Une histoire émouvante.

L'Histoire qui est souvent plus belle que la légende a fait de ce donjon de Xaintrailles un haut-lieu de notre passé national. Autant, sinon plus que la géographie, cette histoire mérite d'être contée.

A proximité de la Ténarèze.

L'antique chemin, certainement antérieur à la conquête romaine et qui, venant d'Espagne, courait sur les crêtes du pied des montagnes à la Gélise, près de Sos, sans traverser aucune rivière, pour franchir ensuite la Baïse et la Garonne, passait à l'est de notre domaine. On devine, sans peine, tout l'intérêt d'une telle situation, en bordure ou presque de cet axe essentiel des communications entre l'Ibérie et notre fleuve, axe d'autant plus important qu'il allait se greffer non loin de là, au sud de Buzet, à Fines, sur les deux grands chemins de la Gaule méridionale, la via militaris et la voie commerciale de la Carrère.

De nombreux vestiges gallo-romains, à Lasmazères (selon A. Dauzat ce toponyme issu du mot latin maceria désigne les domaines et villages reconstitués auprès de « murs en ruine », restes de villes ravagées : symbole d'une civilisation écroulée) et à Terruscails attestent la très haute ancienneté de ce terroir. L'un de nos anciens confrères depuis longtemps décédé, Monsieur Chaux, avait fait de nombreuses trouvailles archéologiques à Xaintrailles et dans les environs et avait cru reconnaître les ruines d'un milliaire, près du hameau d'Estussan où passait, précisément, la Ténarèze. Plus encore que ces vestiges, les anciennes paroisses aujourd'hui disparues, sont, ici comme à Buzet, à Damazan et en bien d'autres lieux, le signe non équivoque d'un antique habitat particulièrement dense.

Le chanoine Durengues, dans son manuscrit si précieux conservé aux Archives départementales, signale que le Cartulaire d'Agen (XIIIe siècle) cite plusieurs églises qui existaient au Moyen Age dans le voisinage de Xaintrailles et qui ont depuis longtemps disparu, la paroisse de Saint-Laurent notamment « Doatus Dansinha, Capellanus de Sancta Arailla gratis dedit D.N.A.E. decimam parrochie Sancti Laurentii prope Sanctam Aralham » (Bulle A.C.).

G. Tholin, d'autre part, dans son supplément aux Etudes, p. 41, mentionne une église de Tauzia située dans la commune de Xaintrailles et que l'on peut, sans doute, identifier avec celle de Demnas, ancienne annexe de Pompiey.

Cette église qui figure sur la carte de Cassini est ainsi décrite par Tholin « De l'époque romane, abside aussi large que la nef. Pignon à deux arcades au-dessus de la façade occidentale. Cette église aujourd'hui abandonnée, est lambrissée et dépourvue de sculptures. »

Une évolution toponymique de Sancta Eulalia à Xaintrailles.

L'évolution toponymique du nom de ce village ne laisse pas d'ajouter un intérêt supplémentaire à notre étude. Dauzat cite, précisément, Xaintrailles comme un exemple remarquable d'altération de composés par des changements phonétiques dus à une fausse perception. L'épithète de « Saint » arrive quelquefois à être absorbé par le nom quand le culte local et le souvenir du saint ont disparu. Ainsi Sainte-Eulalie, qui fut le nom primitif de la paroisse, a donné par adaptation romane et déformation phonétique Sainteulaille, Sintalaille, Sentaraille, Saintraille (forme de la carte de Cassini) et enfin Xaintrailles. Dans la liste des hommages de 1259, nous trouvons le Castrum de Sentaralha.

Une illustre race guerrière : les Seigneurs de Saintrailles

Fort modeste, à l'origine, fut, semble-t-il, le fief de Saintrailles dont les seigneurs furent souvent à la remorque de l'avide et ambitieuse famille d'Albret, ballottés, comme la plupart des seigneurs gascons entre la mouvance capétienne et anglaise, à une époque où la notion de patrie encore fort confuse n'était, ni ne pouvait être, en ce monde féodal, ce qu'elle devint plus tard. Mais le merveilleux, c'est qu'à l'heure française, la race des Saintrailles se trouva du côté de la patrie et que son nom fut désormais indissolublement lié à celui de la Vierge Lorraine et aux pages les plus émouvantes de notre passé, si riche pourtant de souvenirs glorieux. Et c'est pourquoi la monographie de ce petit village de chez nous déborde, et de très loin, le cadre de notre région, pour rejoindre les plus hauts sommets de notre histoire nationale.

Mais revenons au début. Dès le XIe siècle le nom de cette famille apparaît dans un accord conclu entre elle, le baron de Durance et les religieux d'Argentens, au sujet de la commanderie d'Argentens, qui, en 1789, appartenait encore, selon Ph. Lauzun, aux chevaliers de Malte et qui est située dans la commune de Pompiey, en pleine lande, près des ruines de la vieille église romane de Lourders. Il nous faut attendre le XIIIe siècle pour retrouver les Saintrailles, les Rôles gascons portent, d'ailleurs, Sainte-Arailhe. Le 10 mars 1247, Bernard de Saintaralha, trisaïeul de Fort, celui-ci, père du Maréchal Poton, intervient comme témoin dans le traité conclu entre les religieuses du Paravis (on disait alors Paradis) et Guillaume de Paravis. Ce dernier qui avait saccagé et détruit le couvent fondé par ses ancêtres, faisait réparation de ses violences pour échapper à l'anathème, en présence des plus nobles gentilshommes de ses amis.

Désormais le nom des seigneurs de Saintrailles se trouve mêlé à toutes les affaires de notre province et se lit dans toutes les chartes de ce temps.

Vassal du Roi d'Angleterre – 12 novembre 1286.

Dans l'ordonnance royale d'Edouard Ier d'Angleterre, datée de Monflanquin, nous relevons, dans la liste des seigneurs d'Agenais, au paragraphe 64 du registre latin (collection Delpit, Tome I), le nom de Bertrand de Sainctaraille qui reconnaît, en compagnie de Podio-Lobaut, tenir en fief, du suzerain anglais, le château de Sainctaraille avec ses dépendances.

17 juillet 1315.

Bertrand de Sentraille est inscrit sur la liste des seigneurs à qui le Roi d'Angleterre ordonne d'ajouter foi à tout ce que leur diraient de sa part, Amauri de Créon, Amanieu d'Albret, Jean de Benstède, soldat, et Thomas de Cambridge.

19 mai 1324.

Ce même Bertrand est témoin au testament du seigneur de Duras de Blanquefort. Il épousa Brune de Goth, de cette illustre famille qui donna un Pape à l'Eglise, Clément V.

Au service des sires d'Albret et de la Maison d'Armagnac.

Dans les trêves de 1342 et 1344 conclues entre la Maison d'Albret et le Comte de Foix nous pouvons lire les noms de Bertrand et de Fort-Sanche de Saintrailles « dont la terre doit être protégée ». Et lorsque Gaston-Phébus met en déroute à Laugnac, le lundi 5 décembre 1362, les troupes du Comte d'Armagnac, le Seigneur de Saintrailles se trouve dans le camp des vaincus.

Ecoutons la chronique du temps, de Michel de Vernis (Faits et gestes de Gaston Phébus : Samazeuilh ; Nérac et Pau).

« L'an mil trois cent soixante et dos

Le Comte de Foix, balent et pros

Ajustat am sa baronnie

En décembre lo cinque die,

Preng en batailh compal

Armanhac son ennemi mortal,

Et, près lou seignou de la Barthe…

De Sentarailhe mosseu Forti »…

Et de Labret tout lou troupet.

Au service du Roi de France.

En cette fin du XIVe siècle le vent a tourné en faveur du camp français, c'est ainsi que le 19 mai 1383 et le 22 avril 1407 le seigneur de Sancta-Ralha est compris dans la trêve, accordée par Galhard de Durfort, Sénéchal de Guyenne pour le Roi d'Angleterre, aux Seigneurs du Bordelais et du Bazadais qui tiennent le parti du Sire d'Albret et avec lui, celui du Roi de France.

Ce seigneur de Sancta-Ralha (Fort-Sanche) est déjà un personnage important. Il a épousé en 1380, Edie de Roqueys, d'une maison noble de l'Entre-Deux-Mers et sœur de Raymond de Roqueys, archevêque de Bordeaux. De ce mariage devait sortir le plus noble rameau de sa race, Poton, l'intrépide compagnon de Jeanne, le valeureux champion de la cause française.

Et lorsque Fort-Sanche fait son testament le 10 janvier 1411, il désire être enterré dans l'Eglise du couvent des Frères-Mineurs, au Mas-d'Agenais, dispose de ses biens entre ses fils, laisse à Jean les seigneuries de Saintrailles, d'Ambrus, lègue à Poton la Seigneurie de Villeton et partage son argent entre ses trois filles Béatrix, Thalèze et Colette.

Une page est tournée pour les sires de Saintrailles et pour la France aussi.

Vers 1400. – La Grande Pitié du Royaume.

Un Roi, Charles VI, frappé de fréquents accès de démence, une reine, Isabeau de Bavière dans tout l'éclat encore de sa beauté mais n'ayant d'autre passion que celle de la parure et des plaisirs, un clergé discrédité par ses abus et divisé par les affaires du schisme, le pays déchiré par l'affreuse guerre civile des Armagnacs et des Bourguignons, le peuple piétiné, broyé par les soudards des deux partis, l'Angleterre prête à prendre sa revanche du règne précédent, telle était la triste situation de ce qui avait été le beau royaume de France, en ce début du XVe siècle, alors que Poton voyait le jour, vers 1400, au château de Saintrailles.

Un homme d'armes du XVe siècle : le rude Poton.

Nous ignorons tout des premières années de ce vaillant guerrier. Sans doute, la lande sauvage qui vient battre les portes de son château lui a-t-elle fourni, de bonne heure, un théâtre incomparable pour ses premiers ébats, pour son apprentissage d'une vie rude et dangereuse. Depuis plus d'un demi-siècle sa famille combat, nous l'avons vu, dans le sillage des sires d'Albret et d'Armagnac. Or, ces derniers, depuis le mariage du Duc d'Orléans avec la fille du Comte Bernard VII sont devenus les ennemis mortels des Bourguignons.

Seigneur de Villeton par le testament de son père, Poton, à la manière des cadets de Gascogne, abandonne de bonne heure ses terres, probablement vers l'âge de dix-huit ans, lève avec son compatriote Etienne de Vignoles, dit la Hire, dont l'amitié devait devenir légendaire, une troupe d'hommes d'armes et s'enrôle sous la bannière d'Armagnac. « Ils n'étaient lors, selon une chronique, que quarante lances, lesquelles n'épargnaient ni leurs corps, ni leurs chevaux, c'étaient, pour la plupart des Gascons, qui sont bons chevaucheurs et hardis. Esprit actif, hardi, aventureux, d'humeur batailleuse, notre Poton est alors, comme on l'a si bien dit, le type parfait de l'homme de guerre au XVe siècle.

« Il était, selon une chronique de l'époque, toujours couvert de son haubergeon de mailles, avec une cote d'armes pareille à son écusson ; son visage, tailladé de cicatrices qui l'ennoblissaient, ne recevait le jour qu'à travers la visière de son heaume ; il marchait le poing sur la hanche et les jambes écartées, comme s'il chargeait à cheval, et la lance en arrêt. » Tel était l'homme, dit Ph. Lauzun, qui pendant près d'un demi-siècle servit sans relâche la cause nationale, réveilla dans tous les cœurs le sentiment patriotique, combattit tous les jours à côté de son Roi, et à qui la France est redevable de la moitié de son territoire et de l'expulsion définitive des Anglais.

Son premier fait d'armes connu date de 1418 où il défend sous les ordres de l'un de ses parents (peut-être l'un de ses frères), Pierre de Saintrailles, le célèbre château royal du Coucy qui fut livré par la trahison d'une chambrière.

« Durans ces jours (1418) Pierre de Saincte Treille, gascon, estoit capitaine du Chasteau de Coucy ayant cent homes d'armes lequel fut trahy et livré à son ennemy par une sienne chamberière qu'il avoit servante en sa maison comme je diray maintenant. En ce chasteau estoit prisonnier ung home cogneu à celle chamberière natif du mesme pays que la femme estoit… (Mer des chroniques et mirouer historial de France. Paris 1519, feuillet 256.)

Poton et son ami La Hire, prirent, quelques jours après, une éclatante revanche et remportèrent plusieurs victoires successives sur le parti bourguignon, battant le seigneur de Longueval, et une autre fois, près de Laon, Hector de Saveuse. Il ne saurait être question, évidemment, de relater ici, dans le détail, tous les exploits guerriers de notre héros et de ses compagnons gascons. Le sort des armes ne lui fut pas, d'ailleurs, toujours favorable et il fut fait plusieurs fois prisonnier, rachetant, chaque fois sa liberté au prix d'une forte rançon (à Mons-en-Vimeu, près d'Abbeville le 31 août 1421, à la bataille de Crevant et sous les murs de Guise en 1424).

Ce parfait chevalier se signala également, selon les mœurs du temps, en champ clos et dans les tournois. Moustrelet dans les chroniques bourguignonnes nous parle du célèbre combat singulier de 1423, à Arras où notre Capitaine gascon se mesura avec le redoutable Lyonnel de Vendôme en présence du Duc de Bourgogne.

« Le dit Poton avait requis Lyonnel qu'ils purent courir l'un contre l'autre tant qu'ils eurent assis l'un sur l'autre six coups de lance ou icelles rompues. Et à l'opposite, ledit Lyonnel avait requis à Poton de combattre après de haches, tant qu'elles pourraient durer. »

Le combat devait se terminer, sur l'ordre du Duc, sans de graves dommages « et sur ce, retournèrent chacun en leurs hôtels ; et fit ledit Poton de grands bobans avecque ses gens ».

Au secours du Roi de Bourges.

Mais voici que ce rude guerrier abandonne ses courses aventureuses et cette petite guerre d'embuscades et de coups de main pour entreprendre un plus grand dessein. En cette année 1424, à la journée de Verneuil, où il est à la tête de la cavalerie lombarde, on le voit, avec beaucoup d'adresse, regrouper les débris de nos troupes écrasées pour se rejeter sur les bords de la Loire et s'enfermer dans Orléans, dernier refuge de notre armée, dernier verrou aussi contre la poussée anglaise. Notre guerrier gascon s'est hissé au rang des plus grands Capitaines et cet homme inculte qui ne sait que signer son nom va se montrer fin politique. Après une vaine tentative de sortie qu'il fait le 21 octobre 1427 pour desserrer l'étreinte et où il est grièvement blessé, après la triste journée des Harengs, il comprend que le salut doit venir du Roi lui-même. Pauvre Roi de Bourges, objet de dérision et qui sombre dans l'apathie à Chinon. Poton et La Hire vont le rejoindre pour l'exhorter à se mettre enfin à la tête de ses troupes. Les Vigiles de Charles VII que rappelle Philippe Lauzun, nous ont conservé les détails de cette pénible entrevue, si peu fastueuse :

« Un jour que Lahire et Poton

Le vinrent voir, pour festoiement

N'avait qu'une queue de mouton

Et deux poulets tant seulement. »

Le voici maintenant chargé d'une délicate mission diplomatique, par le bâtard d'Orléans qui offre au Duc de Bourgogne de prendre sa ville en séquestre à condition que l'Anglais accorde « abstinence de guerre ».

Le Duc de Bourgogne, qui estime Poton, accepte, mais le Régent anglais Bedfort refuse car il serait « marry d'avoir battu les buissons pour qu'un autre eût les oisillons ». La mission de notre héros n'a pas pleinement réussi, certes, mais le résultat n'en est pas moins satisfaisant car les alliés bourguignons fort mécontents, n'entendent pas, eux non plus, battre les buissons pour l'Angleterre et abandonnent le siège. Orléans, cependant, reste en péril de mort. Mais la jeune vierge de Domrémy est arrivée sur les bords de la Loire et, désormais, tout va être changé, le destin de la guerre et de l'Histoire, l'âme aussi de ces rudes guerriers.

Le compagnon d'armes de Jeanne.

La vision idéale de Jeanne d'Arc, comme l'a si bien dit G. Tholin – et ce ne sera pas l'aspect le moins merveilleux de son admirable mission – va rendre meilleurs tous ces hommes d'armes, les La Hire, les Saintrailles, les Bueil, les Ambroise de Loré, les Rais et tant d'autres. Poton, surtout, en fut comme illuminé. Il ne quitta plus d'un pas la vierge lorraine se trouvant toujours à sa droite, ne perdant jamais de vue, ni son armure blanche, ni sa haquenée noire, protégeant la Pucelle, frappant sans cesse et renversant tout avec son ami La Hire. Et c'est la course triomphale qui met partout l'Anglais épouvanté, en déroute, à Orléans enfin délivré, à Jenville, à Fargeau, à Beaugency, à Melun, à Patay enfin, le 28 juin 1429, où Talbot prisonnier remet son épée à Poton qui, généreux, renvoie, sans rançon, l'illustre capitaine. Celui-ci, d'ailleurs, n'oubliera pas ce geste chevaleresque et le lui rendra plus tard.

Poton, qui a été nommé premier écuyer du corps de Charles VII et maître de son écurie, siège maintenant dans le conseil royal. Guidé par un sûr instinct, il appuie, contre les timorés et les politiques, le conseil de Jeanne qui entend devancer le sacre d'Henri VI en hâtant celui de Charles VII.

Et c'est la marche sur Reims, la cérémonie du sacre, où Poton est au premier rang. Quelle merveilleuse épopée !

Hélas ! L'année suivante, c'est le drame de Compiègne où Jeanne tombe aux mains de ses ennemis. Poton en conçut un immense chagrin, et un grand désespoir. Il faillit en perdre la tête, faisant confiance aux rêveries d'un berger visionnaire, Guillaume Pastourel. Cela lui valut d'être battu et fait prisonnier une nouvelle fois. Mais Talbot le relâcha comme il avait fait lui-même, ainsi que nous l'avons déjà dit, à Patay.

De victoire en victoire.

Désormais, ce ne sera plus, pour l'armée française et pour Poton qu'une suite de victoires, de la bataille de Gerberoy remportée en 1435 sur le Comte d'Arondel qui périt dans la mêlée jusqu'à l'expulsion définitive des Anglais. Au siège de Montereau en 1437, Saintrailles est aux côtés du Roi, comme il était hier aux côtés de Jeanne, partageant ses périls alors que le prince est au premier rang, l'épée au poing.

Que ce soit en Normandie, devant Falaise ou devant Rouen, ou en Nivernais ou dans cette Guyenne si chère à son cœur, Poton est toujours à la pointe du combat. En 1450, en compagnie de Dunois, du Duc de Penthièvre et du sire d'Albret, il libère la vallée de la Dordogne et rejette l'armée anglaise dans le Médoc. Le voici, enfin, sous les murs de Bordeaux, où il entre le 23 juin 1451, entre le Comte de Nevers et le Comte d'Armagnac :

« Il était, dit une chronique du temps, campé sur un grand coursier vêtu de drap de soie et il portait une des bannières royales : ses gens d'armes fermaient la marche. »

Occupé à guerroyer en Médoc il ne fut pas au rendez-vous historique de Castillon où son glorieux adversaire Talbot trouva la mort en 1453.

Ironie ou générosité du destin, qui ne voulut point à l'heure ultime de la lutte que l'un de ces deux champions succombât sous les yeux de l'autre…

Poton, Maréchal de France      

Cette course glorieuse de notre chevalier gascon sera jalonnée d'honneurs et de profits, car Charles VII rémunérera largement les services rendus. Déjà grand écuyer du Roi, Poton recevra successivement les titres de bailli du Berry, de maître gardien de la grosse tour de Bourges, de Capitaine de Falaise et de Château-Thierry, de Seigneur de Tonneins et de Saint-Macaire, de Sénéchal des Bordelais et du Limousin, de Maréchal de France, enfin, aux gages ordinaires de deux mille francs. A ce dernier titre, il obtiendra, comme résidence, le Château-Trompette que le Roi venait de faire construire à Bordeaux pour maintenir définitivement cette ville en son obéissance.

Ainsi, le petit seigneur des landes gasconnes était devenu l'un des plus hauts personnages du Royaume. La riche alliance qu'il avait contractée avec Catherine Brachet, dame de Salignac en Limousin fille de Jean, Seigneur de Pérusse et de Marie de Vendôme, avait jeté un nouvel éclat sur sa maison. Et le Roi qui n'entendait point lésiner avait mis dans la corbeille de noces quatre mille écus d'or et avait permis à son fidèle serviteur de rebâtir et de fortifier la place de Salignac, que le couple habita pendant quelque temps.

Soucieux d'étendre son influence dans son pays natal, Poton acheta à Jean V d'Armagnac, pour dix mille écus d'or, la Vicomté de Brulhois, acquisition qui ne se fit pas sans peine, d'ailleurs.

 

Les dernières années de Poton.

Elles furent assombries par les difficultés de la fin du règne. Un roi vieilli, un Dauphin impatient de régner, les querelles féodales, prêtes à rebondir. Poton ne se laissa pas entraîner. Déjà, au temps de la Praguerie, sa fidélité n'avait pas bronché. Et voici que le souverain lui demande maintenant un sacrifice plus gros encore, celui de marcher contre l'allié de toujours, le Comte d'Armagnac dont la politique inquiétante et les mœurs scandaleuses ont irrité la couronne. A la tête des troupes royales, Poton, la mort dans l'âme, marche contre Lectoure dont il s'empare après un long siège, permettant, peut-être, à Jean V de s'évader, pour gagner l'Espagne, avec l'incestueuse Isabelle.

Ce sera sa dernière campagne.

Et voici l'ultime épreuve. Le malheureux Charles VII meurt ce 22 juillet 1461 et Poton se trouve enveloppé dans la disgrâce qui frappe les meilleurs serviteurs du Souverain défunt. Mais, la disgrâce n'est pas totale et notre Maréchal reste maître de toutes ses terres et garde le gouvernement de Bordeaux.

Sentant venir sa fin, sans postérité directe et pressentant toutes les difficultés de sa succession, il rédige le 11 août 1461, son testament.

Le testament de Poton.

Ce testament qui se retrouve in extenso dans les manuscrits de la Bibliothèque Nationale et qui a été publié par les Archives historiques de la Gironde (Tome VI) peut être considéré, ainsi que le fait remarquer si justement Ph. Lauzun, comme le type de ces monuments à cette époque. Daté du 11 août 1461, il a vingt-trois pages in-4° et est écrit dans une langue romane fort suggestive qui est, elle aussi, à sa manière, un admirable monument de notre civilisation méridionale. C'est la raison pour laquelle nous ne résistons pas au plaisir d'en donner, un peu plus loin, de larges extraits.

A travers ce document, c'est toute la physionomie de notre héros qui apparaît : sa foi très vive, son immense charité et son esprit de justice, son amour du pays natal, son goût du faste et la fierté de sa maison et de sa race.

Après quelques considérations philosophiques, tout à fait à la mode du temps, sur la précarité de la vie humaine et sur l'incertitude de notre heure dernière : « Et car de gun pansat en carn humana no pot evitar la mort corporau, et per so car deguna causa no es plus certa que la mort, ni plus incerta que la hora d'aquera… »

On le voit consacrer 1.000 écus d'or pour ses obsèques et anniversaires et distribuer le reste au couvent des Frères mineurs de Nérac où il entend être enterré, à l'église métropolitaine de Saint-André, à la paroisse Saint-Rémi, etc., aux églises de Saintrailles, Villeton, Lagruère, Tonneins, Roqueys, etc., aux Minimes du Mas d'Agenais où ses père et mère sont enterrés. Il a, d'ailleurs, préparé son tombeau dans le chœur du couvent de Nérac, se faisant représenter sur ce monument avec Catherine Bréchete son épouse par des figures, sculptées en bois. G. Tholin a fait remarquer que l'emploi du bois, au milieu du XVe siècle, pour des représentations de ce genre, paraît assez exceptionnel. Hélas ! Tout cela disparaîtra dans les ruines de ce couvent, sans doute au XVIe siècle et l'on ignore si les cendres de Poton ont été, au moins, respectées. La ville de Nérac s'honorerait, en donnant, à l'une de ses rues, le nom de notre illustre Maréchal.

Poton lègue encore 1.000 écus d'or pour payer les gages de ses serviteurs présents et pour marier de pauvres filles, faire des anniversaires. Il affecte à cela les terres de Saintrailles, Villeton, Lagruère et veut que ses exécutants soient contraints d'obéir à ses volontés par les ordres des Evêques de Condom et d'Agen. Il n'oublie personne dans ses legs, ni sa femme, à qui il donne, en cas qu'elle meure sans enfants, toutes les réparations faites au Château de Salignac, les logis de Tonneins, Lagruère, Grateloup, Galapian, l'usufruit, en outre, des seigneuries de Saintrailles, Ambrus, Caubeyres, Villeton, son moulin de Damazan et la propriété de tous ses biens meubles ; ni sa sœur Germaine Béatrix de Xaintrailles, à qui il laisse deux cents royaux d'or et l'usufruit de son domaine de Roqueys dans l'Entre-Deux-Mers, ni ses neveux Naudonnet de la Cassagne, Jacquemet Bruet, Jean, Seigneur d'Arblade, ni ses cousins Treyhau et Peyrot de Monlezun.

Il donne aussi à Peyre de Roqueys la seigneurie de Lamothe-Verte et à Bernard de Monlezun, celle de Maubert en Médoc.

Enfin, pour se conformer à la coutume de Bordeaux, il lègue au Roi la somme de cent sous tournois, dont il veut qu'il se contente, le priant de se souvenir de l'âme dont le corps l'a bien et fidèlement servi tant qu'il a vécu.

Le problème de sa succession féodale a été réglé également : à défaut d'enfant, il institue héritier Jean de Lamothe, seigneur de Noaillan et de Castelnau de Mesmes, à condition d'épouser Béatrix de Pardaillan, fille de sa nièce Marguerite de la Cassagne et leur substitue leur premier fils qui sera obligé d'écarteler ses armes de celles de Saintrailles. A défaut de Jean, il impose les mêmes droits et conditions à son frère Bernard de Lamothe.

Comme il ne sait pas écrire, mais seulement signer, il a fait écrire son testament par Jean Guichard, notaire royal.

Quelques extraits du testament de Poton.

« In nomine Sanctae Trinitatis et in individae unitatis Patris et Filii et Spiritus Sancti, amen…

« Per so, sapiant totz presens et avenir que jo, Johan de Sentralles, vulgairement nommat Poton, mareschal de France, estant en la present civitat de Bourdeu, en lo castet royau de Trompeta, deuqua, castet ay la garda per lo Rey, mon sobiran senhor, san, per la grâce de Diu, de mon corps et estant en mon bon sen et en ma parfeyta memoria, volen de tots mes bens et causas disposar et ordenar…

« Premeyrament recommandi mon cors et la mya arma a Diu lo pay omnipotent, mon creator et redemptor, et la gloriosa verges Maria, sa digna mayre, a mon senhor sent Micqueu, Gabriel et monsenhor sent Pey, sent Pau, sent Johan-Baptista et evangelista, dusquaus porti lo nom et a tota la tort celestiau deu Paraïs.

« Item, vully et ordeny que mon cors, ampres ma mort et la separament de la mya arma, sia portat et sebelit aux frays Menutz et couvent de sent Frances au loc de Neirac, en loc, tumba et sepultura per myn en ladeita eglysa feyta et ordenada...

« Item, peny per mon arma la somma de milli escuz d'aur a present ayant cortz, laquella somma vully et ordeny que sia distribuida et divisada per los executor de mon present testament, dejus nompnatz, en los jorns de mon deces, sepultura, et autres seguents, tan en cera que en autres causas et personas pictadosas per la forma et maneyra que s'en seguen.

« Premeyrament, vully et ordony que lo jorn de ma sepultura, sian dadas et alumadas duran mas obsequas quatre dotgenas de torchas, cascuna de duas livras et ab l'autre petit luminari necessari a l'avis de ma ben amada Kathalina Brachet, ma molher, si era demora en vita enpres ma mort et deus exequtors de mon testament dejus nompnatz...

« … Item, vulh et ordony que sian dadas per amor de Diu audeyt couvent deus frays Menors de Neyrac la scmma de vingt livras torves, una vetz pagadeyras de ladita souma de milly escutz dejus presas per la mia arma, et que sian tengutz de pregar Diu per las armas de totz los fideus trespassats de nostres linhaiges.

« Item, laissi et vulh que sia donat a l'egleysa metropolitana de mon¬senhor sent Andriu de Bourdeu la souma de quinze livras tornez…

« … Item, laissi et voi que sia donat a l'obra et fabricqua de l'egleysa paropianna de monsenhor sent Johan, de mon loc de Sentrailles, la souma de quinze livras torves…

« … Item, voly que totas las reparacions per my feitas et feytas far lo temps passat, en lo castet et senhoria de Salinhac, anprès ma mort et deces, sian remangan a madeyta molher Kathalina Bracheta…

« … Item, vulh et ordony, dony et laissy, anpres ma mort et deces a l'avantdeyta Kathalina Bracheta, ma molher, les loges de Tonnenx, la Grueyra, Gratalop, Galapian, ab totas las appartenanssas et ab totas lors senhorias et juridiciones autas et basses…

« … Et au cas que, au temps de ma mort, mos hereteys no veneyen et apparien descendutz de mon cors en la forma per myn dessus ordonada ou autramen desanaven en pupularitat, lodit cas abvinent, fauc, ordony nompny et instituissi mon heretey universau do totz mos tiens et causas, so es essayer, lo noble home Johan de la Motha, senhor de Nolhan et de Castelnau de Manieres, ab tau condicion que vulh et ordony que lodit Johan de la Motha se maride ov Beatrix de Pardelhan, filha de ma neboda Margarita de la Cassanha, la et quant era sera de etat de marida… Et la present substitucion jo fauc ab condicion expressa que vulh que lodit Johan de la Motha et los enffans qui de luy yssiran portant las armas de Sentralhes, escartalas abaqueras de la Motha…

« … Loquau presan testament ey feyt escruire perso que no say escruire, fors et exceptat mon nom Poton, a Johan Guichard, Clerc, notayre reyau en la seneschalia de Guianna, claus solempnaument…

« … Anno Domini millesimo quadringentesimo sexagesimo primo, et die undecima mensis augusti praefato... »

Extrait des Archives historiques de la Gironde. Tome VI, p. 125.

La mort de Poton.

Moins de deux mois, après ce testament, Poton mourait au Château-Trompette, le 7 octobre 1461.

Ce bon serviteur du Roi de la France ne laissait que des regrets. L'épitaphe qui avait été composée pour son tombeau en est un émouvant témoignage.

Epitaphe.

Soubz ce froid marbre gist Pothon de Sainteraille,

Dur en estour, fort et aspre en bataille,

Jadis monarque des gens d'armes de France,

Noble de meurs, précellent en vaillance,

Clair de vertu, clair de sang et lignage,

Prix et honneur de tout son parentage,

D'entier vouloir et d'honneur plantureux,

Adestre corps et bras chevallereux,

Lance fort crainte, espée redoubtable,

Saige en conseil, pyteux et charitable,

Seur, esprouvé à pied et à cheval,

Bien mérité de France mareschal ;

Extermineur d'anciens ennemys,

Et protecteur des subjectz et amys

Du lys françois, pour qui tant a faict d'armes ;

Dont il est digne, qu'après gectées larmes,

Son loz, sa gloire ne soit jamais estaincte,

Car son nom seul aux Anglois donnait crainte.

Vive tous jours sans trespasser sa gloire

Qui tant est digne d'éternelle mémoire,

Et que pour luy, ung chascun Dieu requière

Pardon pour l'âme dont le corps gist en bière.

Amen.

(Bibliothèque Nationale – Manuscrits français N° 7.686, F° 95.)

Que devait-il advenir de son testament ? Hélas ! Seules les premières dispositions relatives à sa personne et à ses legs religieux furent exécutés. Les autres clauses soulevèrent de vives controverses et provoquèrent pendant un demi-siècle des luttes acharnées sur lesquelles nous ne nous étendrons pas, luttes tantôt judiciaires, tantôt même à main armée.

De la Guerre de Cent Ans à la Révolution

Plusieurs familles vont se succéder au château de Xaintrailles pendant cette longue période : Les Lamothe, les Chamborel, les Montesquiou et enfin les Lusignan. L'Histoire de notre village va se confondre, une fois de plus, avec celle de ses seigneurs, encore que Xaintrailles ait eu ses coutumes et deux consuls pour l'administrer. Nous n'avons pu, malheureusement, retrouver cette charte.

Les Lamothe et les Chamborel à l'heure de la Réforme et des guerres de religion.

Conformément au testament de Poton, Béatrix de Pardaillan, petite-nièce de l'illustre Maréchal, porta le Château de Xaintrailles à son époux, Bernard de Lamothe qui s'en dit seigneur en 1497.

Ce Bernard de Lamothe fut gouverneur de Casteljaloux et nous retrouvons son nom dans toutes les chartes de la ville jusqu'en 1518. Le 26 janvier 1519, il maria sa fille unique, Anne, à Antoine de Chamborel, Seigneur de Morterée et Bonnemont en Normandie et qui, à sa mort, lui succéda comme gouverneur de Casteljaloux. Bernard de Lamothe voulut être enseveli, lui aussi, dans l'église des religieux de Saint-François à Nérac, « là où feu Monseigneur son oncle, Poton de Saintrailles, est sépulturé ».

Les rapports des Chamborel avec la famille d'Albret devinrent très étroits. Antoine de Chamborel ne manque pas de fréquenter la charmante cour de Nérac où se retrouvent les esprits les plus fins et les plus distingués. On le vit, d'autre part, pour célébrer l'entrée du Roi de Navarre à Casteljaloux, se joindre au cortège, en qualité de gouverneur et prêter « l'artillerie du Château de Xaintrailles ».

Les guerres de religion ne devaient rias altérer ces bonnes relations. Restés catholiques, les Chamborel surent se tenir à l'écart de ces tristes et sanglantes querelles. Ils y gagnèrent l'estime des uns et des autres et s'employèrent à apaiser les nombreux troubles qui ne cessaient d'éclater à Casteljaloux.

Amanieu de Chamborel eut même l'honneur, le 2 mars 1583, de recevoir en son Château de Xaintrailles et à sa table, le futur Henri IV. Celui-ci, trois ans plus tard, alors qu'il guerroyait en Gascogne, faillit être capturé près du Lac de la Laguë par les hommes du Maréchal de Matignon et du Duc de Mayenne. Mais Henri qui connaissait les lieux put se sauver à travers bois pour rejoindre, à Sainte-Foy, le camp des Réformés. Le Seigneur de Xaintrailles avec d'autres princes catholiques devaient bientôt s'enrôler, d'ailleurs, sous la bannière de Navarre. Ainsi, l'histoire se répétait et, comme au temps de Jeanne, les seigneurs de Xaintrailles se trouvaient du côté du champion de l'unité française. Henri récompensera son fidèle allié en lui donnant, notamment, la garde de ses parcs et garennes de Durance.

Les Montesquiou à Xaintrailles.

Il était dit que ce fief de Xaintrailles devait tomber, sans cesse en quenouille. Amanieu n'avait, en effet, qu'une fille, Francienne, qu'il maria le 14 juillet 1570 à Bernard de Montesquiou-Fezensac et à qui il abandonna le Gouvernement de Casteljaloux le 20 juillet 1599.

Cinq générations de Montesquiou devaient se succéder à Xaintrailles. Il n'est évidemment pas dans notre propos de rappeler, comme l'a fait Lauzun, l'Histoire détaillée de cette famille qui s'obstina à soutenir un long procès – de 1700 à 1774 – à propos de l'héritage des Montpezat, contre les Monestay de Chazeron. C'est que l'un de ces Montesquiou, Jean-Jacques, né le 23 juin 1637, avait épousé le 17 octobre 1657 Marie-Angélique de Montpezat, fille de Charles de Montpezat, Comte de Laugnac, baron de Frégimont, Thouars, Lafox et de Serène de Durfort.

Le dernier des Montesquiou de Xaintrailles épousera en secondes noces, l'une des plus grandes dames de la Régence, Hélène de Sabran, dont le frère aîné, Honoré de Sabran, officier des galères, était le premier Chambellan du Duc d'Orléans.

Elle était d'une incomparable beauté. L'un de ses portraits, dit Ph. Lauzun, nous la montre « en Diane Chasseresse, les cheveux poudrés, l'œil fier et hautain, la taille fine et svelte serrée dans un corsage à la Pompadour, le carquois sur l'épaule, l'arc à la main, le croissant sur le front et deux beaux lévriers étendus à ses pieds. Image merveilleuse d'une époque frivole qui touchait à sa fin ! »

Une légende tenace qui ne repose d'ailleurs sur rien, veut que la belle marquise ait eu une fin tragique, murée vivante dans un caveau du Château, par ordre de son mari, ulcéré des infidélités et des intrigues galantes de son épouse. Encore une légende terrible attachée à ce vieux manoir…

Les Lau de Lusignan.

Montesquiou n'eut d'enfant d'aucun lit, et, une fois de plus, l'héritage de Poton allait être relevé par une autre race, celle des Lau-de-Lusignan.

Le 22 mai 1724, Armand Joseph, de Lau, Marquis de Lusignan, épouse Jeanne-Gabrielle de Montesquiou-Xaintrailles, nièce de Jean-Jacques de Montesquiou. Celui-ci avait fait donation à Armand Joseph de tous ses biens, ne se réservant que la jouissance des terres et du château de Xaintrailles. Cette clause suscitera d'ailleurs, plus tard, un nouveau procès entre Hélène de Sabran et les Lusignan.

La question a été souvent soulevée de savoir si ces Lusignan descendaient de ceux du Poitou, des Rois de Chypre et de Jérusalem. Nous ne saurions, évidemment, dans le cadre de cette brève plaquette trancher ce problème, si controversé et si délicat.

L'identité du nom, des armes, de la devise (« c'est pour loyauté maintenir ») et de la légende de Mélusine sur laquelle nous reviendrons, tout cela constitue, certes, des arguments séduisants mais qui n'apparaissent pas à tous les historiens comme suffisamment péremptoires.

D'ailleurs le nom des Lusignan s'était éteint lui aussi « par le défaut d'hoirs mâles de la dite maison » et n'avait été relevé que par le mariage du précédent comte de Lau avec Anne, dernière héritière des Lusignan.

Orgueilleuse était la devise des Lau de Lusignan :

« Lau est sur autre gent, ce que l'or est à l'argent. »

Ainsi, par son mariage contracté en 1724, avec la dernière descendante de la race de Poton, Armand-Joseph Comte de Lau, Marquis de Lusignan, réunissait sur sa tête, outre les biens des Lau, ceux des Lusignan, des Montesquiou et par suite des Montpezat, ajoutant à ses titres ceux de Comte et Marquis de Xaintrailles. Héritage, d'ailleurs, qui ne sera pas de tout repos et qui entraînera nous l'avons dit un procès jusqu'à l'arrêt du Parlement en date du 30 juillet 1761 qui maintiendra le Marquis de Lusignan en possession de la totalité des terres de Xaintrailles, Frégimont, Thouars et Saint-Martin.

La tourmente révolutionnaire et les derniers Seigneurs de Xaintrailles. – Puis vint la Révolution.

« Le très haut et très puissant seigneur, Messire Armand, Comte de Lau, Marquis de Lusignan et autres places » sera député de la noblesse aux Etats-Généraux de 1789. Favorable d'abord aux idées nouvelles, très rapidement, il cherche à endiguer le torrent révolutionnaire. Lors de la séance mémorable du 8 août 1791, il proteste solennellement contre la suppression de la noblesse héréditaire. Mais la Terreur approche et notre Marquis de Lusignan qui n'entend point émigrer, cherche refuge au grand prieuré de Malte où il devait mourir le 15 septembre 1793, dans un triste isolement. Quelques jours plus tard on viola sa tombe pour vérifier s'il n'avait pas émigré.

Pendant ce temps le vieux château de Poton était menacé de mort. En vertu des décrets de la Convention des 18 et 21 mars 1793, du 6 août de la même année, le Conseil départemental de Lot-et-Garonne avait ordonné le 15 octobre 1793, la destruction de tous les châteaux. Cet arrêté parvint à Xaintrailles le 29 octobre. Grande fut la consternation dans le village.

C. Chaux a raconté d'une manière émouvante toutes les péripéties de cette triste affaire qui aurait pu fort mal tourner.

La municipalité essaya de gagner du temps et on se contenta de détruire toutes les armoiries existant à l'extérieur et à l'intérieur du château, et tous les objets susceptibles de rappeler le régime déchu. Mais quelques énergumènes essayaient d'ameuter la population et le 5 novembre, le régisseur écrivait :

« Les choses sont en un tel point que je n'ose plus prendre la défense des propriétés sans m'exposer aux plus grands dangers. »

On se reprenait à espérer quand le directoire de Nérac poussé par Brutus Dudevant (oncle du Baron Dudevant, époux de Georges Sand), ordonna la destruction, de fond en comble, du donjon et des tourelles.

« Considérant… que la municipalité de Xaintrailles a laissé subsister sur son territoire un monument qui insulte à l'égalité et qui rappelle les droits odieux de l'ancien régime… »

Pauvre Château de Poton. Il fut cependant finalement sauvé grâce à la persévérance de ses pieux défenseurs et à l'admirable dévouement de Beretté-Laugareil chargé des intérêts des mineurs Lau-Lusignan.

On fit une fois de plus traîner les choses en longueur et on se contenta de découvrir quelques toitures.

Bientôt la Terreur prenait fin et le château sortait sans grands dommages de cette épreuve.

Les Lusignan revinrent. Armand-François-Maximilien, né le 30 août 1783, fut à son tour, député de Lot-et-Garonne, puis pair de France. Il fut, aussi, maire de Xaintrailles pendant de nombreuses années. D'une très grande vertu, il ne laissa à sa mort, qui survint en 1844, que des regrets. Avec lui s'éteignait, car il n'avait pas eu d'enfant de son mariage avec Adelaïde d'Aymard d'Alby de Châteaurenard, l'illustre race des Seigneurs de Saintrailles.

Le château et la terre de Xaintrailles ont été achetés le 25 mai 1869 par M. Th. Cassaigne. Ils sont aujourd'hui la propriété de Madame Michelin.

 D'émouvants vestiges du passé. – De pittoresques ruelles et une vieille église.

Nous ne saurions terminer cette brève monographie sans dire un mot sur les monuments que conserve Xaintrailles et qui restent comme les témoins émouvants de ce prestigieux passé.

En flânant dans les ruelles de ce village perché, le touriste pourra apercevoir quelques vieilles maisons contemporaines, peut-être de notre glorieux Poton. Hélas ! Leur architecture à pans de bois se trouve généralement masquée par un crépissage moderne et qui n'est pas d'un goût toujours très sûr.

L'église aussi est du XVe siècle, si nous en croyons une note de G. Tholin que signale le chanoine Durengues : « Un chevet à trois pans, une nef lambrissée, autrefois divisée en trois travées par des dosserets aux moulures prismatiques dont il subsiste quelques restes. » Malheureusement, cette église fut incendiée par la foudre en 1820 et fut l'objet d'une restauration importante qui ne laisse pas d'altérer le type primitif. Et c'est alors qu'elle fut recouverte d'une voûte en brique à plein cintre.

Un vieux château et sa légende.

Château ou manoir ? Peu importent les termes et nous ne nous laisserons pas entraîner dans cette querelle de spécialistes, suscitée par les définitions de Viollet-Le-Duc. Philippe Lauzun a dit l'essentiel sur cette noble demeure qui est, certainement, très ancienne et dont les premières assises remontent au XIIIe siècle.

La partie la plus ancienne, le donjon que nous pouvons encore voir, remonte au XVe siècle, à l'époque de Poton qui aménagea, selon les goûts du temps, son château et qui y dépensa beaucoup d'argent, cet argent que le Roi lui octroya si généreusement pour ses bons et loyaux services.

L'originalité de ce donjon réside dans son isolement, ce qui ne pose d'ailleurs pas, selon Lauzun, de problème insoluble.

Pour cet auteur, cet édifice n'était rattaché aux deux ailes et principalement à l'aile gauche que par un mur unique, une courtine crénelée à son sommet et sur laquelle existaient, soit un chemin de ronde, soit un système de hourds, au moyen desquels on pouvait se défendre contre les assaillants.

Ce donjon n'a pas de rez-de-chaussée ; il ne renferme qu'une chambre éclairée par une fenêtre tournée vers l'est et qu'une petite salle voûtée à droite. Sous la chambre, des fouilles ont permis de découvrir un réduit carré, beaucoup plus étroit, sombre et humide, sans ouverture apparente et qui devait servir de silo ou de chambre à provisions. L'imagination populaire avide de merveilleux ou de choses terribles eut t8t fait d'y placer de sinistres oubliettes !

Une tourelle adossée au donjon sert de cage à un joli escalier à vis qui prend naissance au premier et qui permet d'accéder aux étages supérieurs.

Ainsi ce donjon se dresse, au fond de la cour, plus rapproché de l'aile droite que de l'aile gauche. Avec sa base, ses trois fenêtres en croix de ses trois étages, les mâchicoulis qui couronnent son faîte et que l'on aperçoit de très loin comme une tour signal, il est bien l'un des types les plus parfaits de cette architecture féodale du XVe siècle. Il faillit, nous l'avons vu, connaître un triste sort à l'époque de la Révolution. Mais le voilà encore debout, flanqué de ses deux ailes inégales.

Le reste du château a été profondément remanié durant les XVIIe et XVIIIe siècles. Le dernier acte qui mentionne les fossés et pont-levis est un acte d'hommage au Roi par Anne de la Mothe le 10 octobre 1539. Et C. Chaux a pu écrire que le Château de Xaintrailles (dont il était propriétaire) n'avait pas échappé aux faveurs de la mode et que pour lui, comme pour tant d'autres, on pouvait dire qu'il avait moins souffert pendant la tourmente révolutionnaire que pendant les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI.

C'est surtout à partir de 1780, avec Armand Jean-Jacques de Lusignan que les transformations se précipitèrent et que l'on vit apparaître terrasses, perron, portique, bâtiments modernes, tandis que disparaissaient les portes en ogives remplacées par de hautes et larges ouvertures, à deux vantaux et les gentilles fenêtres à meneaux sculptés qui devaient céder la place aux larges ouvertures Louis XIV. Plus de grandes cheminées, mais de simples trous fumants comme on l'a si bien dit ; quant aux plafonds à caissons et aux poutres et solives apparentes, ils furent fâcheusement masqués, ici comme au Château de Buzet, par un épais enduit de plâtre.

Et ce n'est pas tout : on abattit quelques pignons, sans souci de la sécurité de la charpente en tiers point du XVe siècle, on amenuisa l'épaisseur des murailles ce qui provoqua la chute inévitable d'une des tourelles d'angle. On reste confondu devant tant de vandalisme pratiqué en un siècle qui était loin, cependant, de manquer de goût.

Quant à la Révolution, elle se contenta de détruire, nous l'avons vu, les toitures des deux tours carrées et des tourelles d'angles qui furent, par la suite recouvertes d'une toiture plate.

En 1824, la Marquise de Lusignan en faisant des aménagements inconsidérés ébranla le mur pignon du levant qui s'écroula entraînant dans sa chute une partie de la charpente en tiers point du XVe siècle.

Infortuné château de Xaintrailles, que de mutilations ! Tel qu'il est, cependant, il reste un émouvant témoignage du passé et a mérité d'être classé comme monument historique. Un parc splendide qui s'étend au nord et à l'ouest, une garenne superbe ajoutent encore au charme de cette noble et antique demeure si riche de souvenirs et sur laquelle planent non seulement le souvenir de Poton mais aussi une merveilleuse légende, celle de la fée Mélusine.

La légende de Mélusine.

Mélusine, la pauvre fée serpente, est, en effet, comme le dit Philippe Lauzun, la grande poésie du Château de Xaintrailles. Moitié femme et moitié serpente, les bras tordus, les cheveux au vent, les ailes déployées, voici son image sculptée, à la manière des imagiers du XVe siècle, sous le portique, au-dessus des armes des Lusignan. Dans les grandes salles du Château, aux Archives, au donjon, de tous côtés, vous la retrouverez, comme une obsession, surmontant le sceau des derniers seigneurs du lieu.

Qui ne connaît la légende de Mélusine, de cette belle princesse d'Albanie, fille d'Elénas, et qui fut condamnée par la fée Pressine, sa mère, à être serpente, tous les samedis, depuis les pieds jusqu'à la ceinture, pour avoir, dit-on, donné la mort à son père. C'est en vain qu'elle fit promettre à son époux, Raymond, Comte de Poitou, de ne jamais chercher à la voir, un jour de sabbat.

Hélas ! Un soir qu'elle se baignait, son noble époux parjure à sa foi, fendit avec son épée la porte de la chambre où « Mélusine faisant sa pénitence, en une moult grande cuve, jusqu'au ventre en signe de femme, peignant ses cheveux, et du ventre en bas en signe de la queue d'une serpente, et moult longuement la débatait en l'eau qu'elle la faisait bondir jusques à la vouste de la chambre ».

Surprise dans sa métamorphose, la princesse fut condamnée à être entièrement serpente et à ramper éternellement.

Cette merveilleuse légende, née dans les comtés du Poitou et de la Marche, transmise par la tradition d'âge en âge, plus ou moins déformée ou embellie devait servir de thème à nos trouvères et troubadours et contribuer à exalter le culte de la femme pour le plus grand plaisir de la chevalerie médiévale.

Du XIVe siècle, où Jehan d'Arras écrivait en 1387, pour plaire à Charles V et pour le divertissement de la Duchesse de Bar, d'immortelles pages naïves et poétiques sur Mélusine, jusqu'à nos jours, que de poètes et d'artistes n'a-t-elle point inspirés.

Ph. Lauzun rappelle à cet égard l'une des plus belles pages de Musset : « O Mélusine, Mélusine ! Les cœurs des hommes sont à toi.

Tu le sais bien, enchanteresse, avec ta moelleuse langueur, qui n'a pas l'air de s'en douter… »

Et c'est Henri Heine qui, dans une de ses boutades familières, jaloux du Comte de Poitou, dira à son tour :

« Heureux Raymond, dont la maîtresse n'était serpent qu'à moitié. »

C'est aussi Mendelssohn, qui l'a vue passer dans ses rêves à travers les sombres forêts germaniques pour lui dédier cette admirable ouverture dont les premières mesures courent comme autant de phases serpentines.

 Fée enchanteresse, n'est-elle pas aussi la puissante protectrice des Lusignan ? Elle les accompagnera dans toutes leurs demeures, du Poitou à l'Orient jusqu'aux royaumes de Chypre et de Jérusalem, pour revenir, finalement, en Gascogne dans ce manoir du glorieux Poton qu'elle ne devait plus quitter...

Assurément, l'histoire et la légende ne se trouvent nulle part mieux associées que dans ce petit village gascon qui s'honore d'avoir été le berceau de l'héroïque race de Saintrailles et de son fils le plus illustre, Poton, le compagnon fidèle de Jeanne, la Sainte de la Patrie.

A Buzet, ce jour de l'Ascension 1967.

M. Luxembourg, Agrégé de l'Université, Secrétaire Perpétuel de l'Académie d'Agen.

Les Amis des Cotes de Buzet, n° 8, printemps 1967.

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