Eglises, chapelles & paroisses.
C.H.G.H.47

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Photos Catherine Bonhomme.

HOUEILLÈS.

Suivi d'une notice sur M. Girou, ancien curé de Houeillès (1).

Toponymie.

Compte de 1326 : Capella de foalhes « Houeillès autrefois Houillès ou Fouillès, du mot roman Heuilles ou Feuilles, par allusion aux forêts qui recouvrent une partie de ce pays. » (Samazeuilh, Dictionnaire, p. 185.). Cartulaire d’Agen (XIIIe siècle : Bulle A. D. de Juntans. Bulle Parrochia Sancti Martini de Geltano.

Saints Patrons.

La Sainte Vierge, sous le titre de la Nativité (8 septembre) est la patronne d’Houeillès. La fête patronale se célèbre le dimanche qui suit le 8 septembre. Dans les documents antérieurs à la Révolution, Jautan est placé sous le patronage de Saint Martin. Depuis le Concordat on lui donne comme patronne Sainte Quitterie, vierge et martyre (22 mai). Il y a peut-être dans cette paroisse une dévotion à cette sainte. C’est ce qui expliquerait la substitution à une époque où tant de vraies traditions furent fatalement oubliées.

Titres.

Sous l’ancien régime, la paroisse d’Houeillès était une cure du diocèse de Condom, archiprêtré du Queyran, à la nomination de l’Évêque. Dans leur projet de circonscription de 1792, les Constitutionnels lui conservèrent son titre de cure et lui donnèrent Jautan pour succursale. Elle a été érigée à l’organisation (1803) en cure du canton d’Houeillès. L’église de Jautan, annexe de Sauméjan avant la Révolution, désignée pour être succursale d’Houeillès par les Constitutionnels en 1792, érigée en succursale du canton d’Houeillès à l’organisation (1803) fut supprimée en 1808. Elle est restée jusqu’à nos jours comme annexe non classée d’Houeillès.

Église disparue. Saint Pierre d’Esqieys, annexe d’Houeillès sous l’ancien régime, supprimée par les Constitutionnels en 1792, par l’organisation en 1803. « On présume, dit SAMAZEUILH, que la station Osineio était à l’église d’Esquieys, sur la rivière du Ciron, église détruite depuis un grand nombre d’années. Les ruines en furent adjugées le 27 novembre 1813 avec le cimetière à M. Joseph Bonoure de Nérac pour 25 francs. (Histoire de Casteljaloux, p. 4, note 2 et Dictionnaire, p. 182). Nota : M. THOLIN n’est pas tout à fait du même avis : « La plupart des auteurs, dit-il dans une note inédite, place au moulin d’Eicinjot la station d’Oscineio de la voie romaine d’Eauze à Bordeaux. »

Topographie.

Le territoire de cette paroisse est le même que celui de la commune du même nom. Il s’étend sur une longueur de 13 kilomètres du nord au sud et de 12 kilomètres de l’est à l’ouest. Sa superficie est de 6.676 hectares. Les principaux lieux sont : L’église à 800 mètres du bourg, Guillaisalle à 1.500 mètres, Jautan (l’annexe) à 500 mètres (lire 5.000 mètres ?). Houeillès et les autres paroisses environnantes, perdues dans les bois de pins : Allons, Ariet, Esqueys, Gouts d’Allons, Jautan, Lubans, Pindères, Pompogne et Sauméjan portaient autrefois le nom collectif des Lugues (Lugues du mot lucus, bois, forêts ?).

A 22 kilomètres de Nérac, 52 kilomètres d’Agen.

Note d’archéologie : Refuges ou mottes féodales au Castéra, section de Jautan et à Larché, consistant en des buttes de sable circulaires, entourées de fossés (Cf. G. THOLIN, Stations, oppidum… Refuges de Castéra et de Jautan).

Sources. Arch. Nat. Contrôle gal des Finances, Q1, 608-611.

Bibliographie : BERGUÈS-LAGARDE, Esquisses historiques. Houeillès. Marmande, impr. Pélonsin, 1867, in 8°.

Du même, quelques notes historiques sur le canton d’Houeillès dans Mosaïque (fasc. de 1844 et 1847).

Églises.

A) d’Houeillès. « Du XIIIe siècle, est fortifiée. Le clocher carré à la base, octogone au sommet est appliqué sur la façade occidentale. Une tourelle à pans coupés, renfermant l’escalier, est accolé à l’angle N.O. Le rez-de-chaussée forme un porche, renfermant l’escalier. La porte extérieure, sous style, est défendue par trois mâchicoulis qui surplombent. La porte qui s’ouvre dans la nef est à plein cintre à plusieurs retraites. Le dernier rang de claveaux est orné de pointes de diamant. La nef n’est qu’une grande salle partagée entre quatre travées carrées. Trois fenêtres hautes, mais à l’embrasure étroite, on pourrait dire trois archères, sont ménagées dans le chevet plat. Elles ont pour amortissement un linteau, porté de droite et de gauche par des consoles en quart de cercle. Ce couronnement est tout pareil à celui qui était employé dans les meurtrières des châteaux de l’époque. Six autres fenêtres ouvertes à une grande hauteur dans la nef, ont le même caractère, mais leur amortissement est rectangulaire. Les trois baies du sanctuaire sont couronnées par une rosace. D’autres fenêtres plus larges, ouvertes plus bas, remontent sans doute au XVe siècle ou au XVIe siècle, époque où l’on a recouvert de voûte en étoile les travées de la nef. Quelques abaques et des dosserets semi circulaires, ainsi que plusieurs clefs de voûte sont ornés de mascarons. » (Cf. G. THOLIN, note inédite).

B) de Jautan. Style gothique.

Eglise de Jautan

Eglise de Jautan.

C) Chapelle du presbytère. Le presbytère étant éloigné de l’église, les curés obtinrent peu de temps après le Concordat, le privilège d’une chapelle domestique. Dans une lettre adressée à l’Évêché, à la date du 12 février 1864, le curé Larrey donne quelques détails sur cette chapelle : « Elle est enclavée dans le presbytère. Elle consiste depuis le commencement du siècle, ayant été créée en remplacement de la petite église de Lurret autrefois voisine de la cure et démolie pendant la Révolution. M. COUACH (ancien curé) y avait mis une cloche. » (Arch. modernes de l’Évêché, liasse Houeillès).

Nota : Au lieu de Lurret, peut-être faut-il lire Ariet, paroisse citée dans l’État du département de Lot-et-Garonne le 9 janvier 1790, lors de sa création.

Temporel.

Sous l’ancien régime, le curé prenait la dîme dans son bénéfice. Son revenu en 1790 fut de 3.472 livres. Il jouissait en outre d’un presbytère avec jardin, terre labourable, prairie, bosquet. Cet immeuble fut rendu à sa destination après le Concordat sauf quelques journaux de pré qui avaient été vendus pendant la Révolution.

Nota : Dans les Lugues, les curés étaient seuls décimateurs. C’est à ce fait, semble-t-il qu’il faut attribuer principalement la beauté des édifices religieux dans une contrée alors si déshéritée. Ces curés se trouvaient en outre assez riches pour ne pas exiger de casuel. Les paroissiens contractèrent ainsi des habitudes dont eurent à souffrir leurs successeurs concordataires. Le 20 mai 1805, M. BOLLE, curé d’Houeillès écrivait à l’Évêque d’Agen : « Les recteurs du canton m’ont chargé de vous dire que leurs communes les ont d’abord reçues avec plaisir, leur ont promis un sort honnête et ne leur donnent presque rien et ce qu’ils donnent, ils le donnent de si triste grâce qu’il est à craindre que dans peu ils n’auront presque rien du tout… Il n’y a pas de casuel, il n’y en a jamais eu, les bénéficiers riches n’en exigeaient pas…» (Arch. modernes de l’Évêché, liasse Houeillès).

Revenu de la fabrique : en 1844, 160 francs ; 500 francs en 1876 ; 600 francs en 1880.

Spirituel.

Sous l’ancien régime comme depuis le Concordat, la paroisse d’Houeillès a toujours eu droit au service curial ordinaire. Depuis longtemps le curé bine dans son église. Le culte ne s’exerce dans l’église de Jautan que pour la fête patronale et les services funèbres réclamés par les habitants de la section. Les confréries du Scapulaire et de l’Immaculée conception sont établies dans l’église d’Houeillès. La fête de l’Adoration s’y célèbre le 25 septembre. Une école congréganiste de filles avait été fondée à Houeillès en 1865. Elle était dirigée par trois sœurs de la Providence de Lectoure. Après la suppression de l’enseignement congréganiste en 1903, l’œuvre a été continuée par une institutrice libre. Il y a deux écoles laïques.

Démographie.

En 1843, 812 âmes dont 250 à Jautan. 100 hommes et 150 femmes font leurs Pâques. En 1876, 1.000 âmes. 40 hommes et 200 femmes font leurs Pâques. En 1880, 950 âmes. 100 hommes et 250 femmes font leur Pâques. L’Ordo de 1917 donne 1.190 âmes.

Titulaires depuis le Concordat.

1° Jean Baptiste BOLLE, né le 10 avril 1748. Il était curé de Pindères avant la Révolution. Il prêta serment mais avec restriction et subit la déportation. Nommé à Houeillès à l’organisation (1803), il y mourut le 6 novembre 1807.

2° Joseph Marie ROQUES, né le 19 octobre 1744 à Sos. Il était religieux cordelier avant la Révolution et subit la déportation. Nommé à l’organisation (1803) à la succursale de Réaup, il n’accepta pas ce poste. Il fut nommé curé d’Houeillès le 15 novembre 1807.

3° Joseph COUACH, né le 3 mai 1789, prêtre le 3 avril 1813, nommé à Houeillès le 1er novembre 1821, meurt en 1823.

4° Jacques BARZUN, né le 18 juillet 1796, nommé à Houeillès le 1er janvier 1824 est transféré à Verteuil le 7 septembre 1824 (Voir art. Verteuil).

5° François GIROU (1), né le 3 novembre 1780, nommé à Houeillès le 8 septembre 1824, se démet le 15 juillet 1828.

6° Chrysostome GOULINAT, né le 15 février 1797, nommé à Houeillès le 16 juillet 1828.

7° Arnaud MATET, né le 5 février 1798, nommé à Houeillès le… décédé le 30 juin 1863. (Voir art. Montignac).

8° Antoine Cérats LARREY, né le 10 janvier 1820, nommé à Houeillès le 2 décembre 1863, décédé le 24 février 1868. (Voir art. Port-Sainte-Marie).

9° Pierre RENAUD, né le 18 mars 1824, nommé à Houeillès le 1er juillet 1868, transféré à Soubirous au mois d’octobre 1874. (Voir art. Montpezat).

10° Fidèle TOURTIGNE, né le 22 octobre 1834, nommé à Houeillès le 5 décembre 1874, transféré à Damazan le 20 mars 1880. (Voir art. Damazan).

11° Etienne BONNIS, né le 21 mars 1836, nommé à Houeillès le 22 juin 1882, en retraite en 1909. (Voir art. Le Sendat).

12° Antoine Gabriel DÉSALONS, né à Mézin le 10 juin 1859, prêtre le 7 juin 1886, vicaire à Miramont le 7 juin 1884, recteur de Beffery en même temps, recteur de Pindères le 4 février 1886, de Saint Pé le 15 septembre 1887, curé de Houeillès le 15 septembre 1909.

(Suppl.) Jean AUREILLE, né le 7 novembre 1829, curé de Houeillès le 20 mars 1880, transféré à Duras le 22 juin 1882. (Voir art. Duras).

Texte du chanoine DURENGUES. 18 J 36 à 42. Archives départementales de Lot-et-Garonne.

Eglise d'Houeillès

Eglise de Houeillès.

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NOTICE (1) SUR M. GIROU, ANCIEN CURÉ DE HOUEILLÈS, MISSIONNAIRE RURAL, MORT EN 1842.

AVANT-PROPOS.

Les hommes ne s'ensevelissent pas toujours dans leur gloire, grande ou petite : presque tous se survivent à eux-mêmes et subissent leur déclin : on les étudie et on les expose, comme le soleil, dans la beauté relative de leur midi. L'histoire, sans refuser à leurs mérites sa part d'admiration, respecte dans le silence, les ombres de leur couchant. Elle leur applique le conseil qui retentissait à l'oreille du poète, sur la fin de sa carrière :

Solve senescentem mature sanus equum,
Ne peccet ail extremum. (Horat. Epit. 1)

Dans la vie de cet humble prêtre, de ce modeste missionnaire des campagnes, nous n'avons pas à craindre de défaillance ; chez lui, le zèle ne perdit jamais de son feu ; il s'éteignit avec la puissance de sa parole, le jour où Dieu l'appela du saint ministère au ciel.

Infirma mundi elegit Deus et ea quæ non sunt. (1 Cor. 1-28.)

Ce texte de la Sainte-Écriture résume et explique la vie entière de l'homme de Dieu, dont nous cherchons à honorer la mémoire par cette notice. Le Bien, selon le monde, selon la naissance, la fortune, le savoir, n'est pas le seul que la vertu divine mette en action, pour le faire éclater en bonnes œuvres et sert réserver le mérite et la gloire ; Jésus-Christ convertit en humilité l'ambition de ses Apôtres, pour conquérir le monde à son Évangile. C'est ce néant du moi humain que Dieu se plaît à choisir pour détruire et confondre ce qui est. « Priez pour moi, écrivait Bossuet au maréchal de Bellefonds ; je vous en conjure, priez Dieu qu'il fasse périr tout l'homme en moi, pour n'agir que par lui seul : car il faut n'être pas, c'est-à-dire, n'être rien du tout à ses yeux, vide de soi-même et plein de Dieu. »

M. Girou se complaisait dans ce double néant : et Dieu répandait ses bénédictions sur cette vie dans l'humilité et sur ses travaux apostoliques. Ce saint prêtre naquit dans la paroisse de Bournel, du canton de Villeréal en 1783 (2). Sa naissance fut obscure, son éducation rustique. Il en conserva les dehors jusqu'au tombeau. Ses manières, son allure, son langage, sa tenue étaient de l'homme des champs ; mais sous cette grossière enveloppe, la pensée s'épanouissait avec la misse et le coloris de la fleur des champs ; elle en avait la sève vigoureuse ; la parole s’embellissait du charme que les coteaux sauvages empruntent au printemps ; des vertus douces donnaient à cette naïve rusticité leur suave parfum. Ses premières s’écoulèrent comme les premières années de saint Vincent de Paul, la garde des brebis de son père. Il eut cet autre trait de ressemblance avec le bienheureux berger des Landes ; il pava de son sang la connaissance des premières lettres de l'alphabet. Des pitres cruels abusaient de son avidité pour apprendre à lire ; ce n'était qu'après l'avoir fait sauter pieds nus sur des fagots d'ajonc qu'ils consentaient à lui donner des leçons brutes qui l'aidèrent pourtant à se développer. Son innocence se conserva dans la simplicité des atours et des travaux de la famille.

Après la première communion, lorsque vint le moment de se choisir une occupation et une place dans la vie, il apprit et exerça le métier de tailleur. Cette modeste profession l'ayant conduit jusqu'à Tonneins ; il se lia d'amitié à un honnête artisan qui sympathisait avec lui par ses goûts chrétiens et par la pratique rigoureuse de la loi de Dieu et des exercices de la Religion. Leur piété mutuelle s'accrut à ce contact journalier ; et leur zèle alla jusqu'aux téméraires hardiesses de la charité catholique. Ils étaient sans ressources personnelles et ils complotèrent à eux deux la fondation d'un hôpital. Ils louèrent une maisonnette, qui tirent, et réussirent à y placer quelques lits, où ils soignaient quelques vieillards, charriant sur leurs épaules le bois, la paille ou les autres aumônes qu'ils avaient pu recueillir. Selon le proverbe qu'aimait à redire plus tard le missionnaire, pour encourager à la vertu, sans se décourager aux premières difficultés, en forgeant on devient forgeron, en soignant les corps, ils apprirent aussi à soigner les âmes, cure plus délicate et non moins utile. Ces deux hospitaliers laïques, sans abandonner leur travail, nécessaire à leur propre subsistance, trouvaient le temps de soulager ainsi le prochain dans une extrême misère, au grand étonnement et à l'admiration des habitants de la ville. Dieu se préparait dans cette active charité l'ouvrier infatigable qu'il destinait à son Eglise.

Un jour, M. Girou arrivait à Agen (3). Des personnes pieuses, dont nous devons taire les noms pour nous conformer a leur modestie, mais que les archives de l'Evêché conservent avec reconnaissance, des personnes pieuses avaient remis à Mgr Jacoupy, la somme de 22.000 fr. On avait racheté de l’ancien couvent de la Visitation, la partie qui longe la rue Saint-François, (1808) ; mais on ne put disposer d'abord, dans le côté le plus isolé du levant que de quelques chambres délabrées, détruites aujourd'hui ou métamorphosées ; on s'en servit pour ouvrir une espèce de séminaire (4). C’était pourtant une richesse dans cette pénible résurrection de l'Église, après les spoliations et les bouleversements qu'elle venait de subir. M. Gardelles (5), ce recruteur ardent des vocations ecclésiastiques, entrait dans cette mission nouvelle que son zèle sacerdotal et sa charité inépuisable rendirent si heureusement féconde. Par l'ordre de son évêque, il prit possession de ces chambres, y conduisit les élèves qu'il avait commencé à instruire et, sans y prendre encore son logement, il vint dire la messe et faire son cours à huit théologiens, MM. Faure, Trenty, Pourquet, Théos, Chambret, Lacam, Troupel, Mazet, curé de Tournon. En 1809, M. Gardelles venait s'établir à la tête de cette maison naissante et y comptait une trentaine de sujets qu'il gouvernait et instruisait seul.

Telles étaient la pénurie et la situation de ces commencements de séminaire, lorsque M Girou vint s'offrir au vénérable supérieur pour en faire partie. Les formes, l'accent, le patois francisé, frappèrent M. Gardelles d'une manière défavorable : il l'interrogea pourtant avec bonté. - As-tu fait tes classes ? (M. Gardelles tutoyait tout le monde) au moins un peu de latin ? - Monsieur le Curé, je n'ai pas fait mes classes, ce qui s'appelle : mais pour du latin, j'en ai lu un peu, en répondant à la messe, ou en chantant à vêpres. Après quelques réponses de ce genre, M. Gardelles prétexta l'âge trop avancé de son rustre candidat et l'exhorta à renoncer pour toujours à la vocation ecclésiastique. - Monsieur le Curé, je vous remercie de votre décision. Mon confesseur m'avait ordonné de me présenter à vous : ma conscience m'a fait obéir ; maintenant je suis content ; vous me dites non : je me retire tranquille. » - La placidité de cette réponse, le calme de ce visage où se reflétait le sentiment d'un devoir accompli intriguèrent l'habile vieillard : - « Voyons un peu ; assieds-toi, - et prenant un livre sur sa table, les Instructions de Toul : - Lis, lis-moi dans ce livre. » Après une ou deux pages d'une lecture supportable, malgré son incorrection. - Maintenant ferme, ferme le livre, et dis-moi ce que tu as lu ? - Monsieur le Curé, je ne l'ai pas appris par cœur je ne puis pas vous le dire tout. - Non, non ; ce que tu pourras. M. Girou analysa à sa manière, mais avec ensemble et exactitude. - Tu m'as fait plaisir, mon enfant ; vois-tu ça, il te faut arranger tes affaires ; je crois que ton confesseur a raison ; tu reviendras, je me charge de toi.

L'avenir a magnifiquement justifié le jugement anticipé de M. Gardelles et la conduite qu'il adopta. Dieu sembla l'avoir suscité dans ces circonstances difficiles ; l'église d'Agen doit à sa mémoire un hommage bien mérité de vénération et de reconnaissance. Après son retour de l'exil, l'ancien professeur du collège ecclésiastique de Marmande, l'ancien curé de Bournac s'était logé dans la rue Saint-Hilaire d'Agen, dans la maison d'un ami, confesseur lui-même de la foi, et mort curé de Seyches, M. Martin. Il y recevait et y instruisait les jeunes gens ou les hommes, que lui recommandaient déjà de bons confrères : car, disons-le à la louange de notre ancien clergé ; ces dignes prêtres gémissaient des épreuves du sanctuaire et s'imposaient des sacrifices, pour s'assurer des successeurs. Le nouveau supérieur seconda ardemment leurs vœux, faisant appel de son côté, dans toutes les classes, pour y enrôler de jeunes cœurs à la sainte milice. Il se fit le père d'une nombreuse famille de lévites, qu'il nourrissait en partie de ses épargnes et des aumônes des fidèles. Docteur, il les formait dans la science du saint ministère avec une telle vertu et une telle lucidité d'enseignement qu'il était rare de trouver des cas où la parole du Maître ne vint pas fournir ou corroborer la décision des élèves qu'il avait formés. Dieu prolongea la vieillesse de son serviteur dans la culture des vocations. Le zèle des intérêts de sa maison ravivant ce vétéran du sacerdoce, il eut la consolation de combler les vides que la mort avait faits et mourut en paix à 87 ans. Il fut inhumé dans l'ancien caveau du Grand-Séminaire (1822).

M. Girou fut fidèle au rendez-vous ; il se laissa faire, se laissa introduire ; il obéissait aveuglément à la voix de ses directeurs. M. Gardelles lui donna en français des leçons de philosophie et de théologie, pendant qu'on travail lait à l'acclimater à la langue latine. On lui procura un bréviaire, avec une traduction en regard pour aider son intelligence, et, Dieu aidant sa bonne et forte volonté, il fut ordonné prêtre le 18 septembre 1813. La vertu de l'ordination suppléa aux ressources terrestres qui manquaient à son éducation et en fit un nouvel apôtre.

Nommé immédiatement, dans son pays natal, à la cure de St-Étienne, le soin de son ménage et de son installation l'occupèrent peu. Son ameublement fut toujours celui d'un paysan ordinaire. Sa nourriture était chétive, grossière : sa mortification le demandait ainsi. On en jugera par ce seul trait. Curé de Canton, à Houeillès (6), il se crut obligé d'inviter à dîner quelques ecclésiastiques de distinction, ses amis. Sa gouvernante, car il s'était donné une gouvernante, mais selon ses goûts, se récria d'abord et finit par concéder quelque extraordinaire. Le timide amphitryon se hasarda (on le lui avait conseillé), à parler de café. « Dé çafè, moun Diou ! Bous, moussu lou curé, dé cafè ! Et prêchas à pey las mortificatiouns ! Qua ! Escandàlo ! » Il fallut en passer par ce refus formel.

Les meubles, la toilette, les repas ne furent jamais le soin de sa vie. Il avait mieux à la dépenser ; son église était une étable ; sa paroisse était en friche. Il réussit à mettre une sorte de luxe dans son église ; de l'instruction, de la piété dans sa paroisse. C'était le fruit de ses prières, de ses exemples et de ses instructions continues. Il allait travailler à Villeréal où son ministère était également fructueux (7). Mais après quelques années de pénibles labeurs, il se trouva trop inoccupé, au milieu de cette bonne population qui marchait, comme d'elle-même, dans la voie du salut. M. Girou demanda une paroisse pauvre, en souffrance, où son zèle et son activité trouvassent de l'emploi. Il passa de St-Étienne à Monseyrou, où il fut suivi des mêmes grâces ; là aussi le besoin de travaux moins commodes se lit sentir à son tour et le curé fut appelé en aide pour la mission de Sauveterre et de Saint-Front. Il se livra tout entier au soin des intelligences incultes, par les catéchismes, les instructions familières, les confessions : mais les grands discours ne lui allaient pas; et quand il acceptait de monter en chaire, sa timidité naturelle le préoccupait. « Expliquez-moi votre conduite, lui disait longtemps après M. Chambret. Quand nous étions ensemble, dans les missions, vous nous chassiez de l'Église, lorsque vous deviez parler ; aujourd'hui vous nous admettez tous. - J'étais un orgueilleux, j'avais peur de ne pas bien faire, aujourd'hui je prêcherais devant le Pape, sans me détranquilliser. » Pourtant à cette époque, se trouvant en chaire pour l'établissement du chemin de la Croix, un curé de canton traversa l'église, et soudain il annonça qu'on allait faire la cérémonie, renonçant à continuer l'instruction ; mais malgré cette soudaine annonce, il acheva son discours. L'archiprêtre l'embrassant après la cérémonie, lui demanda raison de cette inconséquence. « J'ai cru vous reconnaître et je ne me suis pas senti de force à prêcher devant vous ; mais réfléchissant que vous étiez chauve et que celui qui passait avait des cheveux, j'ai cru que c'était un autre, et j'ai repris courage. » L'archiprêtre lui imposa la pénitence de lui prêcher une retraite dans son église de Castillonnès, et en patois. M. Girou obéit et la retraite en patois fut heureuse pour les âmes et délicieuse pour l'affluence de la haute société. Les missions des villes ne lui allaient pas.

Après avoir coopéré à cette œuvre sainte dans cinq ou six paroisses de la campagne, sur le terrain de son idiome, il se laissa nommer curé de Houeillès (1825). Apôtre des Landes, il étudia les besoins particuliers, sonda les plaies, se familiarisa avec les mœurs, avec le langage et, sans s'inquiéter des mesures sanitaires que réclamait le climat, il se consacra à la conquête des âmes : elles croupissaient dans une ignorance profonde et dans les désordres qui en sont la suite. Métayers, pour la plupart, disséminés dans ces vastes solitudes, retenus auprès de leurs troupeaux, le curé n'en voyait qu'une faible portion, aux instructions du dimanche. Les enfants étaient soustraits à sa sollicitude, il adopta une prédication ambulante. Il groupa des auditeurs, dans diverses métairies, leur assigna des soirées sur semaine, où il allait présider, malgré le mauvais temps, malgré les sables, malgré l'obscurité, à plusieurs kilomètres de la cure, à travers les bois. Ces bonnes gens se rendirent bientôt avec avidité à ces réunions nocturnes. L'exemple de leur curé leur faisait oublier la fatigue du jour et la rigueur des saisons. Le chant des cantiques, l'étude des prières, des principes de la Religion se prolongeaient dans la veillée, sans les lasser, et les préparaient à la pratique salutaire des sacrements. Les mœurs étaient changées ; la bonne semence avait multiplié au centuple ; plus tard, dans les missions, M. Girou avait à citer à ses auditeurs des traits innombrables d'une foi et d'une vertu héroïques. Mais ses forces s'épuisèrent dans ce rude apostolat ; il lutta longtemps contre la fièvre tut la maladie : enfin à bout de forces, il donna sa démission et se résigna à venir enfin prendre soin d'une sauté délabrée. La bonté de sa constitution le sauva : rendu à la vie, il se jeta dans les travaux évangéliques avec une ferveur juvénile. La gerbe doses dernières récoltes fut d'un rendement incroyable (8).

Cette fois il entrait, pour ne plus la quitter, dans la carrière des missions, mais seul, mais dans les paroisses rurales seules. L'expérience avait formé sa méthode. Ses méditations au pied de la Croix ou de l'autel lui avaient révélé le prix des âmes : il ne respirait plus que pour leur salut. Toutes ses paroles, toutes ses démarches tendaient à les arracher au démon, à les gagner à Jésus-Christ. Quelle multitude dans ce diocèse, lui doit ou lui devra après Dieu, le bonheur qu'il leur souhaitait et formera sa couronne dans l'éternité, car sa mémoire parle encore à bien des cœurs dans les lieux qu'il a évangélisés. Defunctus ad huc loquitur. « Paouré curé, s'écriait-il un jour du haut de la chaire, al grand tsour dél tsutsomén, nou séra pas démandat coumbién habian dé bordos, coumbien dé moulis, coumbien de quartiérs dé noublèsso, mais coumbien aourén salbat d'amos ! » Saint Pierre y paraîtra avec des provinces entières, avec Rome conquise à son Maître ; saint Paul avec presque tout l'Univers ! Et nous autres ! « Et nous aous, paourots, y arribarén souls, » ouvriers stériles, servi inutiles. » Nous pouvons avec confiance lui appliquer les paroles qu'il prononça sur un bon prêtre : Dieu soit béni ! « Aquél y a mountat une bello carguo ! Faguén nostro gabello, sé poudén. » Oh ! oui, sa javelle s'est grossie en gerbe et il l'a portée joyeux au maître de la moisson. Venientes venient cum exultatione, portantes manipulos suos.

Pendant dix ans, les populations accoururent avides de l'entendre. Dans les commencements, il passait de la chaire au confessionnal, trouvant à peine le temps de dire ses offices et de prendre un peu de nourriture. Sa morale était dans toute la sévérité des principes ; il y avait formé sa conscience et sa direction ; quand on lui parla d'adoucir son rigorisme, il ne blâma pas la conduite de ses confrères, mais il se fit un scrupule de les imiter et renonça au confessionnal ; mais sa prédication y faisait entrer en foule. Un jour, il avait remarqué que les hommes de la paroisse ne se rendaient pas ; il prêcha sur la parole de Dieu. Son exorde fit parler la voix du Sinaï au milieu des éclairs et du tonnerre ; c'était le Maître des Cieux se faisant connaître, à son peuple, tremblant au bas de la montagne. La Divinité de cette parole, dans la bouche des prophètes, était prouvée par les miracles ; enfin elle retentissait dans la Judée à la prédication du Dieu fait homme et de ses apôtres et nous en sommes les échos, et je vous ai prouvé l'autorité de notre ministère. « È bous nous, hommés de la trémulo, habéz d'aoureillos et n'éntendez pas ! Escoutas, coumo dé sourds ! » sermo meus non capit in vobis. Je frémis de terreur à votre insensibilité ! J’aurai apporté la malédiction au milieu de vous, au lieu de la bénédiction ; car la parole de mon Dieu porte son fruit et ne passe jamais vide. « Mesprésado, tio las âmes éndurcidos. » J'apprends de mes confrères du voisinage, que les confessions générales se multiplient chez eux ; et « ayci yo qué dé fennos énquéro ! Atal sé passait dns la Judéyo ! Jésus-Christ prêcha, les Apôtres prêchèrent, « Lous dé l'oustal, lous dé la famillo perdérount l'héritatzé, tous éstranzès, les idolâtres, les gentils én proufitéroun. »

Dans une autre paroisse, les jeunes gens étaient en retard. M. Girou prêcha sur l'affaiblissement de la foi, et compara le temps à la venue de l'Antéchrist et aux approches du jugement, qu'il ne croyait pas éloignés, à cause des défaillances catholiques qui lui brisaient le cœur. Ses peintures furent vives, mais tristes et touchantes. Les larmes roulaient de ses yeux « ces temps malheureux, je ne les verrai pas ; mon âge avancé m'épargnera ces épreuves : vous ne les verrez pas non plus, pères et mères, « serez tours morts, mais bostres maynatsés que débindran !... Aujourd'hui dans la paix, ils ne pratiquent pas, ils refusent le sang de Jésus-Christ, la grâce de la conversion ! et que faran, moun Diou ! en faço de la sèductioun unibersèllo ! dèban à quel mayssant sutsèt de l'Antéchrist ! » Ils prévariqueront et se damneront ; « Lous atténdrez, dins lou paradis et quat nou bendra ! Paourès païs, paourés mais ! alloc dèsta hurouses dembè delsès, ambé lou boun Diou, » ils manqueront à votre bonheur pendant toute l'éternité , et vous les verrez au nombre des réprouvés et vous leur direz avec Dieu : Retirez-vous, maudits ! Allez au feu de l'enfer. Et comme les larmes et les sanglots avaient gagné l'auditoire : « Sainto Mouniquo plourait, préguait , et salbèt fou sèou ; plourèn nous aous , prèguen, et salbèn lous nostres ; » l’impression avait gagné les cœurs ; ces bons jeunes gens ne résistèrent pas : la nuit se passa à entendre leurs confessions.

Le passage de M. Girou donnait toujours un surcroît de travail a ses confrères : un curé venait d'y succomber : « et què fasès, moussu Tsirou ? tias lous curés, malurous ! - n'eï tiat très... ah may ! Boudrioy nabé tiat maytés ! Y perdoun pas !!! Ni may you ta paou... »

L'affluence des auditeurs et le nombre des communions dans chaque mission paraîtraient plus merveilleux si l'on se faisait une idée du premier effet que produisait cet accent étrange des siècles primitifs, ce mélange de phrases où le patois et le français s'emparaient du commencement ou de la fin, au gré du moment, au souffle de la pensée française ou patoise, tout était a l'envers de l'art ordinaire, gestes, poses, élocution. C'était bien le moindre souci de notre Bridaine ; mais c'était à déconcerter la gravité religieuse et la bienveillance la plus amicale. Dans une paroisse rurale de son pays natal, M. Girou prêchait avec une désinvolture toute champêtre ; il était chez les siens ; il se laissait aller au besoin d'être compris pour être utile. Dans le sanctuaire se trouvait de jeunes professeurs, ecclésiastiques pieux, ses amis ; ils perdaient contenance ; ils éclataient à chaque instant… le prédicateur continuait, sans s'émouvoir, mais les têtes commençaient à se tourner vers les rieurs, l'attention était troublée : « Aquo pas pèr bousaou que prêchi, sabèns ! N'en dirias dè pu bèlos dins l'occaziou ; mais parlan pèr nous entendrè : » nous avons besoin d'être simple avec les simples. « Se nou sabès pas zou coumprènè, farès bien de passa dins la sacristio, sabèns ! » Les rieurs comprirent et se calmèrent ; mais ils riaient beaucoup en racontant l'apostrophe.

Il y avait plus que l'étrangeté du langage et des formes pour déconcerter : avec un extérieur négligé quelquefois, sa taille voûtée, sa tête chauve couverte d'un bonnet noir de soie ou de coton et son surplis en désordre, M. Girou aurait plutôt bravé qu'il n'aurait cherché le moyen de plaire. Dans une paroisse du voisinage d'Agen, l'annonce de ce prédicateur patois avait choqué la délicatesse du développement quasi urbain de la population. On murmurait presque. M. le curé ne laissa pas ignorer ces préventions à M. Girou. La nouveauté du genre avait fait remplir l'église. M. Girou monte en chaire avec sa lenteur accoutumée ; se recueille un instant à genoux et puisse présentant à droite, à gauche et au milieu, à la curiosité de l'assistance « Guayta-mé bien... faguén bisté ; parcé qué abèn quicon may à fa… » et se présentant dans ces mêmes directions... « Anèn !... à quo prou... ? Anan coumença. » Ce début en aurait perdu d'autres, il réussit à M. Girou. Cette mission eut l’entrain et le succès de toutes les précédentes. Un curé voisin voulut procurer le même bienfait à sa paroisse et ne prêcha plus qu'en patois dans la suite.

Le secret de cette sympathie générale, de l'ébranlement des consciences dans les paroisses qu'il visitait, n'était pas que dans la parole extérieure. Il y n'avait dans M. Girou une prédication incessante et plus persuasive. Tout parlait en lui de sainteté : partout ou respirait auprès de luit la bonne odeur de Jésus-Christ. La douce sérénité de son visage, l’affabilité et la réserve de sa conversation, ce maintien uniforme d'anéantissement et de piété dans l'Eglise, cette nature aussi simple, avec les grands qu'avec les petits, faisait impression dès l'abord, et une impression durable. M. Girou ne s'usait pas tout entier par une première mission. Apres des années d'intervalle, il était également suivi, également goûté, c'était toujours l'homme de Dieu, « lou sèn missiounairi. » Seulement les plus vives instances ne pouvaient plus le faire entrer au confessionnal. Dans une de ces réapparitions, à Beaussorp, on vit des personnes faire violence à sa résolution, et le forcer à les entendre, en pleine église, à la vue des fidèles réunis pour assister au sermon. Pendant cette courte retraite, M. de Raffin avait obtenu que le saint missionnaire lui accordât une demie journée et il avait invité, pour lui faire honneur, les notabilités de la contrée. Ce fut une fête chrétienne ; mais après le repas, M. Girou retournait au travail. On l'entoura de vénération jusqu'au dernier moment et toute la société le suivait des yeux en silence jusqu'à sa disparition, sous les arbres : « Nous nous surprimes tous dans un même sentiment, disait Mme B... de C… en racontant cette heureuse journée, après la mort du missionnaire, et nous nous communiquâmes le dernier adieu que nos cœurs lui avaient dit dans le secret : oh ! Bon prêtre, priez pour nous ! Quel bonheur si nôtre âme pouvait avoir une ressemblance avec cette belle âme. »

Si les moyens oratoires de M. Girou étaient en dehors de la rhétorique ordinaires, de l'éloquence étudiée, ils avaient une puissance supérieure à celle du classique et de l'art. Sorti du peuple, il avait vécu de la vie du peu­ple : ses pensées, ses goûts, ses mœurs, ses aspirations secrètes, sa vie aux champs, au foyer domestique, dans son commerce public ou particulier, ses bonnes, ses regrettables dispositions religieuses, tout ce qui constitue l'existence dans cette sphère de la société, M. Girou le connaissait à fond. Toujours en contact avec les âmes dont il ambitionnait le salut avec la sainte pression de son zèle sacerdotal, sa pensée, son langage se moulaient sur la pensée, sur le langage du peuple. Il y appropriait toutes les ressources de ses études, de ses méditations. Aussi sa prédication toujours en harmonie avec la portée de ses auditeurs, allait-elle remuer à son gré des fibres sympathiques. Elle s'imprégnait des couleurs de la Nature qu'il avait sous les yeux, lui empruntait ses images, ses tableaux, ses comparaisons et de ces choses visibles elle devait, elle emportait ces intelligences terrestres dans le monde invisible, dans le surnaturel chrétien dont elle cherchait à les faire vivre. Quelles scènes émouvantes souvent ! Quels éclairs dans les menaces de Dieu, quels attendrissements dans son amour et dans sa miséricorde ! Quelle vigueur dans la guerre contre le vice, quel doux attrait dans son appel à la vertu ! C'était à confondre les maîtres de l'éloquence humaine. Tels les Juifs de Jérusalem s'étonnaient, admirant les prédicateurs nouveaux de la Galilée. Stupcebant omnes a mirabantur, dicentes : nonne isti Galilei sunt ?...

A Brax, nous avons vu sous un charme irrésistible des hommes vieillis dans la littérature, des oreilles délicates, d'un atticisme scrupuleux. A Saint-Hilaire de la Grâce, M. le comte de Marcellus, après l'avoir entendu deux fois, quittait le château de Sangruelles et prenait son logement au château de Roger, afin de ne perdre aucune occasion de jouir de l'orateur et du prêtre. Le poète, qui a rajeuni parmi nous, la gloire de notre langue romane, Jasmin, enfin, aux citations tronquées du sermonnaire patois, s'écriait : « Ohé aquèl ces poèto ! Nou souy qu'un gru dé mil, déban à quélo pècho foudènto. » On aurait pu lui répondre avec Eschine : « Que diriez-vous donc si vous l'aviez entendu lui-même. » En effet la citation, la citation écrite surtout n'est plus que le calque inanimé d'un visage sur un cadavre. S'il conserve les traits ; le feu, les mouvements, l'âme qui leur donne la vie, est éteinte. Toutefois nous nous hasardons à citer quelques lambeaux, mais sous le bénéfice d'une réminiscence déjà lointaine.

Sur les confins du Périgord, M. Girou prêchait un jour de la responsabilité qui doit tenir en éveil la sollicitude des pères et des mères, et contre l'inqualifiable négligence de ces devoirs sacrés : tout à coup sans préparation : « Al loup ! Al loup ! Al loup ! Et louy fusils, et lay fourquos, et louys pals soun ên l'èr : et louy pichous plouroun ; et lay fennos cridoun et s'embarroun de paou : per cassa lou loup !... per salba un agnélou !!! Et lay mays lançoun lours fillos al bal, à la dènt dél délnoun, al loup de las amos ! » La couleur était locale.

A Magnac, sur la prière, il encadrait ce tableau dans un discours admirablement divisé, plus admirablement plein et pratique. « Un paouré sé présento à la frénestro ; à louy pès nuds, dins la fanguo ; à lou capèl à la ma, et louy glouts de las gouttières y toumboun sul cap. Sa bois ès faiblo, péquayri ! n'a pas minzat bêlèou dès pey la beillo ; et à trabèrs louy ridéous sous èls besoun bostro taoulo bien garnido de bullit et de roustit, dé boun pa et dè boun bi, et bous crido d'un toun piatadous : un paou d'armoyno, si bous plaît, pèl la mort de Diou !... Et bous aouts sès assètats en daquello taoulo... Digas-mè sé aourias lou curt dè minza, sans n'en donna al paouré bièl ? A tal lou boun Diou... » Nous sommes les pauvres du bon Dieu ; du fond de notre misère, quand nous lui demandons l'aumône de ses grâces, notre Père des Cieux, dans le sein de la gloire, dans la plénitude de son bonheur, à la table de son éternité, ne peut point ne pas exaucer la prière d'un fils qui s'humilie. Si le cœur de l'homme doit s'attendrir sur la misère du pauvre, s'il a l'intelligence sur un frère indigent, saurait-il être père comme notre père qui est aux cieux ! Quistam pater ut Deus. » Ce tableau, il l'avait pris, à midi, pendant son Biner à la fenêtre du presbytère. Nous y étions.

Rien n'attestait la foi à la présence réelle comme la vue de ce vénérable prêtre, prosterné en adoration devant l'autel, ou célébrant les augustes mystères. Invisibilem enim (Deum) tanquàm videret sustinuit. Durant toutes les ac­tions du ministère, dans le lieu saint, il se tenait sous l'œil de Dieu comme s'il en avait senti le regard. Aussi son enseignement avait-il une vertu particulière qui pénétrait les âmes de l'esprit de foi et de respect dont on le voyait animé lui-même. Sur le sacrement de l'Eucharistie, expliquant le mystère du Dieu caché, il faisait cette comparaison ; c'était sous le gouvernement de Juillet :

« En sourtin dè la glèyzo, rencountras un homè quis bous trabèrso la routo : adisias, adisias ! Bountsour, boun sèr, siban l'houro qués. A quèl homè a d'esclops as pès, dè caoussos de télo, uno besto de sarxo, et un capèl dè paillo : passo soun camy, et y disé rés plus ; ni may dél tapaou. » - M. le maire de Penne, il rencontre cet homme, le regarde et il reconnaît le roi, Sa majesté Louis Philippe, et soudain M. le Maire monte à Penne… et ram, pan, plan ! ram, pan, plan... Le tambour rassemble la garde nationale, et l'on entoure Sa Majesté, on la conduit en triomphe, et vive le Roi ! vive le Roi ! « à pourtan d'esclots as pès, say caoussos soun dè télo, sa besto dè sarxo et soun capèl dé pailla. » Mais la personne, c'est le roi. « L'habillomèn y fay rès. » C'est lei Roi et sous ces habits grossiers, il a le droit de recevoir les honneurs qui sont dus à son auguste personne « atal nostrè Ségnur Jésus-Christ. Son amour infini pour nous lui a fait cacher sa gloire, sous des apparences communes du pain ou du vin, afin de ne pas effrayer sa pauvre créature, et sous ses voiles mystiques, il est le Dieu du Ciel, comme il est le Dieu du tabernacle, etc., etc.

Quelques têtes de jeunes filles se dressaient dans l’auditoire parfaitement recueilli et tournaient de temps à autre, au vent de la curiosité. L'orateur s'en choqua : « Bous aou, al més dé tsullet, en bénin à la messo, lou dimentsé, bous arrestas, embé plaze à régarda lous blats, rousséts, sarrats et bien léou madurs : aourén bouno récolto, à questo annado, sé plai à Diou - Et coumo sabés, bousaou, qué la récolto sera bouno ? - Et un boun paysan mé respoun : Gayta-mé las cabeillos ! quado espigo fay col d'aouquo, boutsçoun plus presqué. Soun loungos, plénos ; lou gra tous y pézo. Gnya bé qu'auoucuno dé quillado, mais gayré. - Soun pas maduros béléau ! - Oh nani, n'es pas à quo : soun sécos, carbounados, ya ré dédins ; gaytas coumo lou bén las boulégo ! y a ré qué dé paillo. - Mous fraïrés, à quo m'apprén à counessé moun moundé. » Cet auditoire est pour moi votre champ de blé ! Les têtes sont inclinées, recueillies ; les yeux modestement baissés. « Boun, mé disi ! » Notre mission sera heureuse : les âmes sont rentrées en elles-mêmes ; la tète penchée sur la poitrine, elles se remplissent et se pénètrent des vérités de salut que nous prêchons. « Mais bési qu aouques caps de tsouy nos fillos, dréts, quillats, qué biroun d'un constat et d'aoutré. Paoure curé ! mé disi : as aqui d'espigos qué té dounaran pas dé gra ; soun sécos, cufélotos, y a ré dedins. » Je me trompe, elles sont pleines de l'esprit du monde qui les agite. « Et qual sat sé detsa lour cur n’és pas carbounat ! Bayssas lou cap, fillos moundainos !... Bayssas lous éls !... Quai n'en boudrio per noro, dins uno hounesto famillo ? Qual tsouyne homme, un paou réntsat n'én pourrio boulé per fénno, » de ces filles étourdies qui ne savent pas être modestes, retenues, même dans le lieu saint, en présence de J. C. ? « Beléou soun pas d'ayci, quittén aco, ménayo trot lén… »
     
Dans un examen détaillé de conscience, à Sainte-Foi-de-Penne, avant d'entamer la revue, il ne manquait jamais à son préambule : « Ayssio nou bous régardo pas béleou ; mais zou qual tiré, pér tal dé n'aouhlida ré. » C'était en février. « D’aquesto sazou, guan lou soulél luzis, las biellos, per s'escaoudura, s'assémbloun à labrit, darré quaouquo parét. Gnya qué filoun ; gnya qué fan al débas, gnya qué fan rés : mais toutos parloun, parloun ; et dé tsouynos maynados escoutoun. Et ya dé biellos qué racoutoun, daban lay tsouynos maynados, so qué fazion dins lour tsouynesso, ou sio qué sé passo dins lays famillos ; » révélant ainsi les hontes de leur jeune age, ou le déshonneur de quelque maison, sans respect pour la charité, sans respect pour l'innocence des jeunes personnes. » Et se courbant sur le devant de la chaire, penché sur l'auditoire : « Hou ! lay bieillos ! hou ! lay biellios ! La mort las atténd et n'anpas enquéro apprés à routsi dé hounto.

Il rassurait ainsi les consciences timides, scrupuleuses qui se tourmentent dans la tentation. « Al ka fol ! Al ka fol !... Tramblas, coumo sé bous abio gafats ! » L'attaque n'est pas une défaite ! « Al countrary, tamillou qué tsapé. Uno coumparazou fara coumpréné tout à co : sés daban bostro xaminéyo, un pé sul cafouvé et l’autré sul xinoul. Lou fèt flambo, lou métal bul. Bostré cagnot és axassat trabés bous ; a las patos dé daban aloungados, lou mourré sus pés et gayto lous carbous... L'aynat dintro : lou ka nou boutso pas : la gouyo dé l'oustal bén, s'en tourno : lou ka né boutso pas, sé calfo. Un éstranzé parés su la porto : Bahou ! Bahou… et per qué à xapat lou ka, digas mé zou, bous-aous, perqué à xapat ! Le chien du logis n'aboie pas à ceux de la maison, aux amis qu'il counnait. « Lotis daysso tranquilles, xapo as qué n'apparténoun pas à l'oustal. Atal lou Démoun : à quo boun sidné quasi xapo. N'axés pas paou ; sés pas dé sous amas, dé soun oustal. »

M. Girou donnait la mission à quatre kilomètres d'une ville importante. La renommée du prédicateur patois se répandit dans la société. Le gros hiver s'en allait ; le soleil reprenait sa chaleur et sa splendide lumière ; le sermon du soir fut choisi pour but de promenade, et les voitures arrivèrent en nombre à l'église de la station. Le missionnaire monta en chaire, saris se douter de la nouveauté clams l'auditoire. En se relevant de l'invocation habituelle, ses yeux, malgré la faiblesse de sa vue, l'avertirent soudain « qué lay coffos s’èroun fèïtos doumaïzéllos : Ah ! moun Diou ! l'améillé a bé pla flourit à quésté séro ! lou soulél l'aoura troumpat ! sé la tsélado bèn ; sé la brumo torno, adion lay flous : n'en beyren plus. Qual may d'un soulél perqué la flou retengué, perqué la frutso sé formé. » Que voulez-vous que vous fasse un sermon ? « Bénés per riré ; » vous êtes trop chrétiennes. La parole de Dieu n'est pas pour vous un passe-temps. C'est le matin, à l'explication des devoirs du chrétien, c'est à la suite des grandes vérités de notre sainte Religion qu'il vous faudrait assister, pour en tirer du profit. Je ne puis pas recommencer pour vous autres ; nous allons donc continuer nos instructions à ce bon peuple qui ne craint pas le froid du matin, ni la pluie du soir pour bien faire sa mission. « Anén ; gnya qui prou. » In nomine patris, etc. Et rien ne fut changé clans l'ordre qu'il s'était formé d'avance.

L'éclat des parures et des personnages ne l'éblouissait pas ; peu lui importait la composition de l'assistance, il n'y voyait que des âmes à gagner, à unir à Jésus-Christ. Dans un sermon sur la Divinité, sur l'amour de sort Sauveur bien-aimé ; ses larmes ne cessèrent de couler : son Jésus n'était pas connu des hommes ; tout leur était familier, Jésus seul était étranger à leurs pensées, à leur reconnaissance, à leur service. Leur cœur, leur esprit, « désirs et pensados s'éscampilloun tout pér tèrro, tout pés plazés, tout pél l'ayzenço dés quaouqués tsours d'uno bito qué passo coumo la rouzado del mati daban lou soulé. Saboun pâti, saboun suza ; ramaran la galèro tout un éstiou pér qu'aouqué pugnat dé blad ; saboun fa ré per Jésus‑Christ ; tout lous ennotso à ce royal service ! et quan an rampat sur la terro, qué sé soun nourrits dé terro, coumo lous bermés, arriboun daban J,-C. sans l'abé counescut, sans l'abé aymat, sans l'abé serbit ! Paouros âmos ! Sé tournabi tsouyné ; si le bon Dieu me redonnait les années du jeune séminariste (il y en avait dans l'assistance) mén aniov à la laourado, ségrioy lous saménavrés et las cascavros, anioy apasténga dambé lous pastrés. Lous y farioy counessé J.-C., mé dounayon un paou de pa, un paou de piquetto, et saioy pla hurous sé m'escoutaboun ! Sé gagnabi uno âmo à Jésus-Christ ! » Tous les yeux étaient mouillés de larmes.

Les circonstances faisaient jaillir des saillies saisissantes. A la plantation d'une croix le vénérable vieillard montait avec difficulté sur le piédestal. Lorsqu'il redressa sa haute taille pour enlacer la tige de son bras gauche et se donner de l'appui et de l'aisance, sa tête chauve se heurta violemment contre un des bras. Un frémissement douloureux compatissait dans la foule : - « Aquo rés à quo ! N'a bé mav attrapat, lou qué yés mountat per nous-aous ! Un pichiou truc bous fav piétat ; et qué diyian doun se abian de gros claous pés pés, de gros claous pél las mas, se uno couronna de roumèts nous sarrabo lou cap ! Tout soun corps non fazio qu'uno plago : lou sang de l'inoucént n'en sourtio pértout ; et nous-aous, de misérables, de péccadous qué bouillo salba, nou pondén pas apréné à ploura démbé lou boun Diou, sur nostrés péccats : lous lababo à grands flots de soun sang ; nous donoun quat dé pessomén !!! » Il entrait dans son sujet.

Un jeune homme des Landes avait, par mégarde, touché à un peloton d'étoupes, en les jetant au feu, après l'Extrême-onction d'un malade. Il se lava avec de l'eau, avec du vinaigre : sa conscience n'était pas satisfaite : « Prenguait un razou, se conpét la pèl (on frémissait) : Axèt tor ; mais cio qué j'abio de trop dins aquél, fario pla dé bé as aoutrés ! »

Dans tous les endroits on cite encore mille traits frappants, des entretiens, des sermons entiers ; tant la parole du saint homme se gravait dans la mémoire et dans les cœurs. Peut-être ces lambeaux, que nous avons retenus, aideront à former une idée du prêtre et de l'orateur. Si tout le monde en parlait et en parle encore avec un doux enthousiasme, lui ne parlait que « du zèle de ses confrères, des généreuses dispositions de ce bon peuple des campagnes. »

« J'arrive de chez notre saint Monteils, de Saint-Martin des Cailles. Y a pas à glano après él. C'est une terre de jardin. La terro és triso, nourrido, arrouzado cado xour. Las plantos y poussoun toutos soulos. Y a cap de mayssanto herbo : a toutxour la saouclo à la ma. Je m'y suis reposé pendant un mois, cherchant à profiter pour mon âme de l'édification, qué m'embaoumabo dé touts coustats. »

A Saint-Hilaire de la Grâce : « Lous capts d'oustal mènaboun tout : louy fils et las fillos, gouhios et bayléts, toutxés siguion coumo d'agnélous : mais tabé Tous grands, lous capéls négrés sé fazion pas tira l'aoureillo coumo aquos arribo malhurousomén ! Ils étaient les premiers aux exercices, au confessionnal, à la sainte table. Parla-mé d'aquo ! Quand sé dis loun boun éxemplé !... Y aourio pas tant de mal dins lou puplé, sé lous moussus et lous sabèns non manquabon pas à lours débés. »

La procession de clôture, « abè aco èro tsoillé ! » « M. Henri de Bourran ouvrait la marche, portant lui-même la croix de la paroisse, pendant un tiers du chemin ; il la fit porter pendant quelques temps à M. Eugène, son fils : M. son précepteur lui succéda ; mais M. de Bourran la reprit à la rentrée dans l'église. Il s'était offert de lui-même et avait réclamé cet honneur pour sa maison. Ce fut un beau jour : tout le monde était content ; amay lou boun Diou tabé ; zou crézi. »

M, Girou, qu'on ne voyait guère qu'à l'église, pendant la mission, se dérobait immédiatement après son œuvre. Le lendemain de cette clôture à La Grâce, il se disposait à partir, afin d'aller dire la messe qu'il n'avait pas pu refuser, au couvent de Coquart, et arriver à Agen. Une scène touchante l'avait vivement attendri et consolé avant de quitter le presbytère de Saint-Hilaire. Son émotion durait encore, en nous en faisant le récit.

J'allais sortir, il était de très bonne heure ; on frappe, on entre ; un monsieur en grande tenue de visite, s'avance et se prosterne à nus pieds. Cette belle tête, cette noble figure, ce digne chrétien qui nous avait tant édifiés, humilié ainsi devant moi me jetait dans la confusion... « yéry plus ! » c'était M. de Bourran... Je m'empressai de lui prendre les mains, de le relever. - Non, mon Père, je demeure à genoux : je réclame votre bénédiction pour moi, pour mes enfants : j'ai besoin d'une double force, je la demande à Dieu, par vos prières. Je leur suis resté seul, leur mère leur manque... Dieu l'a ainsi voulu... Bénissez, mon Père, ceux qui demeurent, le père dans les enfants et les enfants dans le père. Ces paroles de foi, ces yeux pleins de larmes, cette posture relevaient en moi le sentiment de l'autorité du prêtre ; j'ai étendu mes mains sur sa tête et de toute la plénitude de mon sacerdoce, je lui ai dit, avec ferveur : « Que Jésus-Christ vous bénisse, vous et vos enfants » comme je vous bénis moi-même, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ! » Il m'a baisé la main, en se relevant ; nous nous sommes jetés dans les bras l'un de l'autre « è abèn plourat ensemble un moumént. Je lui ai dit en nous séparant : Je vous quitte, mais je vous emporte dans le cœur, vous et les vôtres ; je vais dire la messe à cette intention dans une heure et je vous promets de vous porter à l'autel avec eux, tous les jours qu'il me sera donné d’y monter. « Ah ! may zèy fèy dè boun co. »

Ce n'est qu'une notice, nous en avons dépassé le cadre, nous nous arrêtons, quoique le cœur du vénérable missionnaire eût à présenter à l'autel tant d'autres précieux souvenirs.

Cet homme, sans lettres humaines, avait déjà donné aux fidèles plusieurs opuscules clairs, précis, propres à leur faciliter l'intelligence et la pratique des vérités qu’il leur annonçait. Nous avons eu, entre les mains, quelque temps avant sa mort, un manuscrit fort remarquable, sur tous les commandements de lieu et de l'Eglise. Il n'a pas été édite. Qui aurait spéculé à sa manière ? il ne retirait juste de ses ventes que les centimes nécessaires pour couvrir les frais d'impression, et cependant à son point de vue, ce commerce était largement lucratif. « Mouy librés s'en ban » on en a réimprimé quelques-uns. « tapla mé pourtaran un pichtiou rébèngut : Le Saint-Evangile me le promet ! Dins lou ciel lou boun Diou dono bè mav dé cinc pèr cènt pèr un bérè d'aïgo frètso ! » Ainsi spéculait ce bon prêtre qui persévéra jusqu'à la fin dans son amour pour la pauvreté et pour le salut des âmes, selon la prière de toute sa vie : Da mihi animas, caetera tolle.

Ces ânes si chères à J.-C., lorsque les grands travaux des champs forçaient le missionnaire au silence de la chaire, ne ressaient point d'être l’objet de sa tendre sollicitude : ces jours n'étaient point pour lui des jours d'oisiveté. Il écrivait pour elles ; il continuait de les instruire dans ses livres. Il venait de prendre ses arrangements avec son imprimeur pour leur donner un dernier ouvrage art moment où la suette l'enleva an diocèse. Ainsi pendant vingt-neuf ans de son laborieux ministère, cet homme de bien avait su tirer, pour la gloire de Dieu, du bon trésor que la grâce lui avait mis au cœur ; il en usa avec largesse pour sa sanctification et pour la sanctification d'un très grand nombre de paroisses, jusqu'au jour ou il entre dans la participation éternelle de l'amitié de Dieu.

M. Girou avait dit sa première messe à Bournel, sa paroisse natale ; il y dit sa dernière, lui consacrant ainsi les prémices et la fin de son sacerdoce, avec le regret de ne point donner à ces chers compatriotes la Mission qu'il venait de promettre à son ami et à leur pasteur.

Dès ses premiers pas dans le diocèse, Monseigneur de Vézins entendait parler de ce missionnaire rural, qu'il devait voir si peu de temps coopérer son œuvre. A Villeneuve, des laïques compétents, qui avaient suivi, dans les principales stations, les orateurs sacrés de la capitale, lui parlaient avec enthousiasme du caractère tout exceptionnel de cette éloquence. Leur intelligence et leur cœur étaient encore sous sa douce et puissante impression : elle venait de les charmer, pendant le cours d'une mission, dans une succursale du voisinage.

A la première retraite ecclésiastique, le nouvel évêque trouvait sur toutes les lèvres l'éloge de l'humble prêtre, et il jouissait de voir tout son clergé entourer ce confrère d'une affectueuse vénération. Sa Grandeur voulut l'honorer à son tour ; mais elle garda son secret, pour lui donner une manifestation plus solennelle de son estime. Au moment de la clôture, lorsque tous les ecclésiastiques se revêtaient de l'habit de chœur qui leur était particulier, Monseigneur de Vézins envoyait le rochet et le camail à M. Girou et le nom­mait chanoine honoraire de sa cathédrale. Ce fut un spectacle touchant : on accourait des cours, des corridors, tous se félicitaient comme d'une faveur et d'une récompense personnelles : chacun voulait l'aider à la prise de ces insignes, dans la confusion et le trouble que cette dignité venait de faire à son âme : pour le rasseoir, on s'avisa de le plaisanter : - Vous l'allez porter beau maintenant ? – « N'ès pas pêr you que Monségnur mé dono lou tsilèt, aco pèr nostros campagnos : aymoun lou routsè : n'abioy plus de coulou, Monségnur m'a pintrat » et il prit rang parmi les chanoines.

Sans en être fier, le chanoine honoraire savait ne pas rougir de son gilet à l'occasion, mais il ne le prodiguait pas. « prendrès lou tsilèt à ney ?... n'ès pas festo, tout tous tsours ; gaystas sé lous paysans an près la bèsto dès dimèntsès ? » et il n'acceptait que le surplis ordinaire.

M. Girou mourait, un an après, à Villeréal, en 1842.

Au jour de sa vie mortelle le divin Sauveur disait dans un tressaillement de l'Esprit-Saint : « Je vous remercie, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents du siècle, et que vous les avez révélées aux humbles et aux petits ! » En versant la bonne mesure dans le sein de ce serviteur béni, Celui qui fut doux et humble de cœur n'exalta-t-il pas, en présence de ses anges, devant la Majesté de son père, le disciple qui l'avait confessé devant les hommes, dans l’humilité ?

Etiam pater : quoniam ità placuit antè te.
(Luc. x. 21.)

Delrieu, chanoine.

Agen, imprimerie de J. Pasquier, cours Saint-Antoine, 12

(1) - Archives départementales XV 465.

(2) - Selon le chanoine Durengues, François Girou serait né le 3 novembre 1780.

(3) - Un prêtre, retiré sur la paroisse de Bournel, M. Calbiac, frappé de cette piété exemplaire qui grandissait depuis l’enfance, s’était fait son protecteur, lui avait donné quelques développements et l’envoyait.

(4) - Le Grand Séminaire était encore converti en caserne.

(5) - M. Jean Delméja, l'oncle, ancien lazariste, natif de Laroque, homme d'un rare mérite, avait été désigné supérieur de l'ancien séminaire, tenu par sa congrégation ; l'une et l'autre n'existaient plus à son retour de la déportation ; il est mort curé de Norpech (Tiré des notes de M. Guillon.)

(6) - François Girou fut nommé à Houeillès le 8 septembre 1824 et se démit le 15 juillet 1828.

(7) - M. Girou fut un des principaux fondateurs du couvent de cette ville.

(8) - Depuis le retour de ses forces il desservait Tourliac et évangélisait dans la contrée.

Photos de Catherine Bonhomme.

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