Tonneins.
C.H.G.H.47
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GERMAINE DELZOLLIÉS.

Tonneins

PRÉFACE.

La profession d'avocat, contrairement à ce que pensent la plupart des profanes, est une des plus absorbantes qui soient. On ne défend pas la veuve et l'orphelin sans un grand travail préparatoire et l'éloquence n'aboutirait à aucun résultat pratique, si elle n'était appuyée sur une savante documentation.

Aussi, parfois, ne peut-on remplir les engagements qu'on a pris, et, c'est ainsi qu'absorbé par mes occupations professionnelles, je n'ai pu écrire la monographie sur Tonneins promise à mon ami Chabas.

Mais les lecteurs n'y perdront rien puisque c'est Madame Delzolliés qui a pris ma place. Elle était mieux qualifiée que quiconque pour cela et pour deux raisons : la première, c'est qu'elle a eu un succès rare dans l'histoire littéraire. Sans appui, sans recommandation, Madame Delzolliés envoya chez Perrin le manuscrit de son remarquable livre : « Ce que ma mère allait écouter » et M. Bellessort, un des plus éminents critiques de notre époque, qui est une des personnes les plus qualifiées pour discerner la valeur d'un roman, prit séance tenante cette œuvre, qui est aussi originale que remarquablement écrite.

Madame Delzolliés a publié par la suite La sagesse des fous et Pacquy, petite fille qui révèlent un talent fait de sensibilité et d'émotion, le tout agrémenté d'un style personnel plein de saveur, d'imagination et de poésie.

La deuxième raison c'est que Madame Delzolliés habile Tonneins et aime sa petite patrie d'un amour ardent et justifié. Je suis certain que, mieux que moi, elle saura rendre à sa ville les honneurs qu'elle mérite et saura chanter d'une plume alerte la somptuosité des rires de la Garonne, la splendeur de la plaine rousse à l'heure où les tabacs sont mûrs et la beauté des Tonneinquaises à l'oeil brun qui se promènent les jours de fête au jardin public, parure et gloire de cette jolie cité.


Jacques Amblard.


Tonneins

CHAPITRE I.

Présentation – Histoire.


Le nautonier nitriobrige qui, le premier, remonta la Garonne, il y a de cela plusieurs millénaires fut probablement séduit par ce rocher, socle imposant qui devait fournir des assises inaccessibles à la crue des eaux.

C'est sur ce large croissant rocheux, allant du levant au couchant, que Tonneins déploie ses maisons aux tuiles méridionales. Quand le soleil se couche et reflète le rose de ses toits dans le miroir du fleuve, c'est l'image réduite d'un Toulouse chanté par les poètes.

La ville est située sur la rive droite de la Garonne. Un point de vue rarement égalable est celui que l'on embrasse du haut du rond-point dénommé Place du Château. Aux pieds, le fleuve arrondit ses anses bordées de la frondaison majestueuse des peupliers italiens ; la plaine s'étend au delà, en mosaïques géantes de labours et de blés. En toile de fond, vers le couchant, des pignadas landais barrent l'horizon de leur masse sombre, s'opposant à la gamme des verts du premier plan. Quelquefois, par vent d'autant, les Pyrénées se devinent à quelques cent cinquante kilomètres, derrière les coteaux du Sud.

Au point de vue strictement géographique, Tonneins est placé dans l'ancienne Guyenne à moins de 100 kilomètres au sud-est de Bordeaux, dans la grande faille des alluvions du quaternaire qui forme la vallée de la Garonne et à 40 kilomètres d'Agen où se joignent les deux grands côtés du vaste triangle allant de la pointe de Grave à Bayonne.

Les caractères géographiques paraissent bien tranchés si l'on se dirige à l'ouest de Tonneins vers Villefranche de Queyran : on a l'impression de laisser derrière soi la Gascogne aux riches terres nourricières et de s'enfoncer vers les terres sablonneuses des Landes, vers les pins, vers la mer. Au nord c'est la longue ondulation des coteaux de la Dordogne. Au sud, vers Toulouse, distant de 150 kilomètres, le paysage offre toujours le même caractère particulier aux rives de la Garonne.

Le territoire de Tonneins était compris dans la division des Gaules connue avant la conquête des Césars, sous le nom de Celtique. Et ce que nous savons de la position des limites du royaume des Nitriobriges ne permet pas de douter qu'il ait fait partie de ce royaume.

Après la conquête de César, le pays des Nitriobriges fut enclavé dans la seconde Aquitaine. Plus tard, il fit partie du royaume des Wisigoths sous le nom d'Agenois, avec à peu près, les mêmes limites. L'Agenois ayant successivement appartenu au royaume d'Aquitaine, au comté de Toulouse, de nouveau au duché d'Aquitaine, enfin à la basse Guyenne, le territoire de Tonneins subit avec lui ces divers changements.

La superbe route de Bordeaux à Toulouse qui tantôt borde la Garonne, rarement s'en éloigne, traverse Tonneins dans toute sa longueur, c'est-à-dire Ies deux Tonneins : Tonneins, proprement dit ou le grand Tonneins, ou Tonneins-Dessous, à cause de sa position eu égard au cours du fleuve, et le Petit Tonneins, ou le Bourg de Saint-Pierre de Tonneins, ou Tonneins-Dessus. Les deux villes autrefois très distinctes avaient chacune leur château.

Tonneins a une longueur totale de deux mille mètres.

Tonneins-Dessous était sous l'invocation de Notre-Dame de Mercadieu ou Mercadil. Tonneins-Dessus sous celle de Saint-Pierre. Les deux églises furent détruites au XVIe siècle pendant les guerres de religion pour être rebâties sur leurs ruines. Tonneins-Dessus possédait depuis longtemps un couvent de Carmes, tandis que Tonneins-Dessous n'eut pas d'établissement monastique avant les dernières années du XVIIe siècle, époque à laquelle le seigneur y fonda un couvent de Picpus ou de Tierçaires de l'Ordre de Saint-François.

Bien rares sont les documents qui peuvent éclairer l'histoire de Tonneins pendant les quatre premiers siècles. Il n'en est pas de même du cinquième. Au commencement de ce siècle et sous le règne d'Honorius, empereur d'Occident, Tonnantius Ferréolus, connu sous le nom de Tonnantius Ferréolus I, était Préfet du Prétoire des Gaules. De son mariage avec Papinianille, fille du consul Affrianius Siagrius, naquit Tonnantius Ferréolus II, qui fut sénateur et aussi Préfet du Prétoire des Gaules. Ce dernier eut plusieurs enfants. L'aîné, Tonnance Ferréol III épousa, selon quelques historiens, une soeur de Clovis premier roi de France. L'étymologie du nom de Tonneins qui se trouve dans celui de Tonnance, serait ainsi expliquée.

La direction des idées religieuses portait alors plusieurs seigneurs à transiger avec le pouvoir ecclésiastique. Celui de Tonneins fut de ceux-là. En 1262 un accord fut fait entre lui et l'abbé de Sarlat. L'abbé abandonnait au seigneur tous les droits qu'il prétendait avoir sur les dîmes inféodées de Cuges, Sabalaure et Lacouture, et en outre celui d'être le chevalier, le vidame et l'avoué de l'abbaye de Sarlat, titre d'honneur et de patronage que les barons de Tonneins-Dessous ont toujours portés depuis.

La famille Tonnance Ferréol était d'origine gauloise. Elle avait, dès avant le cinquième siècle, embrassé le christianisme. A l'époque où elle se dispersa plusieurs de ses membres avaient rempli les fonctions de l'épiscopat. Il est donc probable qu'en fondant à Tonneins une seigneurie, le descendant de tant de nobles et pieux personnages y fonda en même temps l'église de Notre-Dame de Mercadil. Ce nom de Mercadil avait, dans l'ancien langage, cieux significations : il signifiait frontière et marchand. Tonneins était bien en effet par rapport à la seconde Aquitaine et à l'Agenois une ville frontière, et tout porte à croire que ses premiers habitants furent des marchands.

Tonneins eut beaucoup à souffrir des luttes religieuses et fut touché par le décret du Pape Grégoire IX, en 1233 qui chargeait les Dominicains de punir les hérétiques.

Nous avons dit que la baronnie de Tonneins-Dessous appartenait à la maison Ferréol. Celle de Tonneins-Dessus appartint en 1261 à Bernard Raymond de Provinha, Seigneur de Caumont et de Casteljaloux. La Seigneurie de Tonneins-Dessous était limitée au Nord par le ruisseau de la Torgue, au Sud par la Seigneurie de Villeton, à l'Est par celle de Grateloup, de Clairac et de Tonneins-Dessus, à l'Ouest par celle de Fauillet.

L'église de Saint-Pierre après avoir été saccagée par les Sarrazins fut reconstruite dans un style roman-primitif de 1669 à 1750.

En 1324, la guerre éclata entre la France et l'Angleterre, au sujet du château de Monpezat, en Agenois. Elle prit fin par le traité de paix du 31 mai 1325. Pendant la durée des hostilités Tonneins et ses environs furent occupés par les troupes du roi de France. Le plus grand nombre des seigneurs du pays prirent parti pour la cause française, ainsi que le prouvent les lettres de pardon qui leur furent expédiées plus tard au nom du roi d'Angleterre. Parmi les barons qui furent gratifiés de ces lettres, on trouve Bernard de Provinha, coseigneur de Tonneins. Le nom du baron de Tonneins-Dessous ne s'y rencontre pas. Ce seigneur était alors Etienne Ferréol, fils du sénéchal d'Aquitaine, et qui épousa, l'an 1327, Dauphine de Gontaud, fille de Gaston de Gontaud et de la comtesse de Luzechz.

Malgré le traité de Monpezat, la guerre n'avait été interrompue entre les rois de France et d'Angleterre que par des suspensions d'armes. Elle prit un caractère plus grave par la mort de Charles IV sans enfants. Dans cette circonstance, Edouard III adressa aux barons et aux communes de Guyenne une lettre explicative de ses droits à la couronne de France et prit toutes les mesures propres à s'assurer de leur fidélité. Il envoya dans le duché de Guyenne le prince de Galles, son fils. Ce prince gagna sur le roi Jean la célèbre bataille de Maupertuis ou de Poitiers. Bientôt après une trêve fut conclue et Guillaume Ferriol qui venait de succéder à Etienne et Bernard de Provinha fut nommé par le roi d'Angleterre, conservateur de cette trêve pour le pays d'Agenois.

En 1362, Edouard fit donation à son fils de toute la Guyenne à litre de principauté. Ce prince traita avec hauteur ces Aquitains qui avaient été les instruments de sa gloire militaire. Il les accabla d'humiliations et d'impôts. Un cri général se fit entendre : le sire d'Albret et, avec lui, Guillaume Ferréol et le comte d'Armagnac, présentèrent une requête au roi de France. Charles V reçut cet appel et fit citer le vainqueur de Maupertuis devant la cour des pairs de France, qui, par un arrêt de l'année 1370, prononça la confiscation du duché de Guyenne. Une déclaration de guerre fut la suite immédiate de cet arrêt. Du Guesclin entra dans l'Agenois. Tonneins et le plus grand nombre des villes de Guyenne lui ouvrirent leurs portes, et bientôt il ne resta plus au prince que Bordeaux et Bayonne.

Dans l'intervalle de 1421 à 1450, Jean de Ferréol étant mort et ayant laissé sa fille, Isabelle de Ferréol, dame de Montpezat, héritière, celle-ci, n'ayant point d'enfants vendit sa seigneurie de Tonneins-Dessous à Amanieu de Madaillan, surnommé le baron seigneur Aquitain.

Vers 1453, l'expulsion des Anglais ayant délivré l'Agenois du fléau de la guerre, Pothon de Xaintrailles, baron de Tonneins-Dessous, garantit protection et prospérité au pays jusqu'à sa mort (1461).

Un évènement amené par les hostilités en 1568, fut la venue à Tonneins de Jeanne d'Albret, reine de Navarre, du jeune prince futur Henri IV et de la princesse Catherine.

La reine, pendant son séjour, reçut M. de la Mothe-Fénelon envoyé de la cour de France qui lui conseillait âprement d'abandonner la défense des protestants afin d'éviter la ruine de son royaume. Vinrent également voir la reine, le sieur de Fonterailles, sénéchal d'Armagnac conduisant une corvette de cavalerie et le sieur de Montamat, son père, amenant un régiment d'infanterie. « Presque sous le canon et à trois doigts du nez du sieur de Montluc, Jeanne de Navarre sorti, de Tonneins et s'en fut dans le Périgord ».

Tonneins resta toujours attaché à la cause du roi de Navarre. La ville qui avait été ouverte à Jeanne d'Albret le fut toujours à son fils. Henri IV établit son quartier général dans ses murs, les habitants le traitant comme un des leurs. « Au logis de Grison, le roi manda qu'on lui fit tenir de « choynes ». (Ancien mot encore en usage à Tonneins pour désigner les petits pains). Tout le règne d'Henri IV fut pour Tonneins une époque de paix et de bonheur. Les établissements utiles et une partie des fortifications furent rétablis. A la Saint-Barthélemy, Tonneins défendit le Béarnais.

François de Stuer de Caussade avait laissé deux fils, Paul, comte de Saint-Maigrin et Louis. Le premier fut assassiné le 21 juillet 1578 et le second se trouva, de droit, appelé à la baronnie de Tonneins. Il avait épousé Diane d'Escars, fille unique et héritière de Jean de Pérusse d'Escars, comte de la Vauguyon, prince de Carency.

En 1602, le marquis de la Force, seigneur de Tonneins-Dessus obtint du roi l'établissement de deux foires.

Henri IV en mourant mit fin à l'état de calme dont jouissait Tonneins. Défense fut faite aux protestants de tenir des assemblées.

Le 20 septembre 1615, on décida de relever les fortifications auxquelles on travaillait avec hâte, car une armée menaçait la ville. Le duc de Rohan et le duc de Bouillon étaient à Sainte-Foy à la tête des mécontents, M. de Lagarde, gouverneur de Tonneins-Dessous, alla les rejoindre cependant que M. de Pécharnault commandait Tonneins. A son arrivée, le duc de Rohan insista vivement auprès de la jurade afin que celle-ci ne se rendit pas à Bordeaux pour complimenter le roi. La situation devenait de plus en plus tendue. L'arrêt du parlement de Bordeaux aplanit les difficultés. Le duc de Mayenne annonça son passage et fut reçu avec honneur le 14 septembre 1618 en qualité de lieutenant général du roi pour la province de Guyenne.

Vers 1619, de nouveaux troubles éclatèrent à Tonneins. A cette époque un procès très coûteux mais sans résultat, eut lieu entre Tonneins-Dessus et Tonneins-Dessous au sujet de la Poste d'eau.

L'Assemblée de La Rochelle fut chargée de diriger les affaires des Eglises Réformées. Une guerre civile paraissant inévitable, le marquis de la Force prit le commandement du cercle de la Basse-Guyenne qui comprenait Sainte-Foy, Clairac et Tonneins. Louis XIII se mit à la tête des troupes destinées à combattre le mouvement des réformés et arriva en Basse-Guyenne accompagné du connétable de Luynes. Castillon, Bergerac et Sainte-Foy se soumirent. Tonneins ouvrit ses portes et permit ainsi le siège de Clairac. Le roi partit sur Agen et assiégea Monheurt.

L'année 1622 commença sous des auspices peu favorables au maintient de la paix. Le marquis de la Force prit Monflanquin et assiégea Tonneins. Tonneins-Dessous se rendit ainsi que le Château. M. de la Vauguyon fut fait prisonnier et envoyé à Sainte-Foy. Tonneins-Dessous et le bourg de Cubes furent pris. La ville était alors ravitaillée par des bateaux chargés de blé et de farine. La peste et la famine s'en suivirent. Le traité fut signé le 4 mai 1622 mais la ruine des deux villes était résolue. Trois mois après Tonneins-Dessus et Tonneins-Dessous furent réduits en cendres.

Le 16 octobre 1622, ordre fut donné de raser les nouvelles fortifications et de rétablir les personnes clans leurs biens, leurs charges et leurs honneurs. A la faveur de cette déclaration, des recherches furent faites pour retrouver l'emplacement des maisons détruites afin de les rebâtir. Le roi ordonna de ne reconstruire qu'à 500 pas du fleuve. Quelques habitants ayant commencé les travaux sur l'ancien emplacement furent dénoncés et procès-verbal leur fut dressé. Tonneins-Dessous résista et persista dans sa volonté de bâtir sur cet emplacement ; ordre fut donné aux maçons de démolir les échoppes bâties ; opposition fut faite et assignation devant la Cour s'ensuivit. Les habitants de Tonneins-Dessous se réunirent dans le Temple de Fauillet. Ils voulaient en référer à l'autorité du Roy. Après une intervention du duc de la Force les constructions furent reprises sur les anciens emplacements.

En 1653, le maréchal de Turenne, devenu par son mariage avec Anne Nompar de Caumont, fille du duc de la Force, baron de Tonneins-Dessus, protégea Tonneins.

En 1758, Antoine-Paul-Jacques de Quilen de Stuer de Caussade, comte de Lavauguyon fit ériger Tonneins en duché-pairie. Il est très probable qu'à cette époque qui coïncide avec la reconstruction de l'Eglise de Notre-Dame de Mercadieu, la cure de cette paroisse fut érigée en archiprêtré.

En 1771, des débordements fréquents de la Garonne attirèrent sur la contrée des maladies épidémiques très graves qui reçurent le nom de « Peste de Tonneins ».

Tonneins, était la ville la plus industrielle de l'Agenois. Ayant beaucoup souffert sous l'ancien régime, elle accepta avec d'autant plus d'enthousiasme les idées révolutionnaires ; ce fut la ville la plus montagnarde du département de Lot-et-Garonne nouvellement formé, à tel point même qu'elle obtint de la Convention la dénomination de Tonneins-la-Montagne.

Pendant le XIXe siècle la ville s'étendit beaucoup sans que la population eut pour cela augmenté ; des quais furent construits afin de mettre un terme aux continuelles érosions du fleuve ; vers 1830 un service de bateaux à vapeur fut établi en facilitant grandement les relations avec Bordeaux. Et en 1854 le premier tronçon de la grande ligne du Midi fut ouvert jusqu'à Tonneins.

La plus ancienne industrie de Tonneins est la corderie dont l'origine remonte au Moyen Age. La ville se trouvait en plein centre de production du chanvre qui était une des principales cultures de la plaine de la Garonne et du Lot. Son port donnait à cette industrie un débouché considérable par les bateaux qui s'approvisionnaient au passage et qui étaient aussi un moyen de transport facile pour Bordeaux. Blaise de Montluc dans ses « Commentaires » rapporte que « l'Amiral de Coligny fit faire à Tonneins des câbles gros comme la cuisse d'un homme ». L'industrie de la corderie prospéra beaucoup pendant la seconde moitié du XVIIe siècle. Les ficelles de Tonneins acquirent une grande réputation et nos colonies des Antilles avaient ouvert de nouveaux débouchés. Mais la Révolution causa un grand désarroi et l'arrêt presque complet du travail. Toutefois, une Corderie Nationale fut installée à Tonneins en l'an II de la République pour fournir des fils et des cordages à la marine de l'Etat, et tout le chanvre de la contrée fut réquisitionné pour cette corderie.

L'industrie du tabac, moins ancienne que celle de la corderie, prit cependant presque dès son début, une importance plus grande. Des gens de Tonneins et de Clairac, ruinés par les guerres religieuses si désastreuses pour eux de 1621-1622, avaient essayé de tenter la fortune aux Antilles qu'on était en train de coloniser. Ils apprirent là la culture du tabac, et de retour en France, rapportèrent cette plante. Dès le milieu du XVIIe siècle cette culture commença à se développer et des fabriques s'établirent qui fondèrent la renommée du tabac de Tonneins. En 1721, une manufacture royale fut établie ce qui donna un grand essor à cette industrie.

Il est aux bords de la Garonne
Un ombrage délicieux.
Savez-vous pourquoi l'on donne
Le nom de Plaisir à ces lieux ?
La beauté parfois y soupire
L'amour y sourit aux humains...
Non, Messieurs, c'est qu'on y respire
L'odeur du Tabac de Tonneins !
……………………………………………… ...
Et savez-vous pourquoi Voltaire
Fit tant de vers brillants, divins ?
Il puisait dans sa tabatière
L'esprit du Tabac de Tonneins.

 

CHAPITRE II.

Vie intellectuelle et sociale.


Tonneins ne possède aucune société savante. Mais cela ne signifie pas que la riante petite ville soit essentiellement ou entièrement frivole.

Est-ce le souffle de Marcel Prévost qui, s'épandant déjà comme un vent de gloire sur cette terrasse du Château des anciens Caumont-Laforce, laissa sur notre joli coin de Gascogne le souci de la beauté ? Sont-ce les descriptions de ses premiers romans : « Le Scorpion » et «Mademoiselle Joffre » qui donnent cette nostalgie des plaines de la Garonne, des rives du Lot, de la magnificence du Pech-de-Sère ?

Ne pouvant s'enorgueillir d'être le berceau du Maître, Tonneins peut cependant revendiquer quelques droits sur ses premiers chefs-d'oeuvre. Si la plume de l'écrivain célèbre se plut à chanter les horizons que son regard embrassait, c'est que ces horizons sont beaux. Or, n'y a-t-il pas en chacun comme une plaque sensible qui enregistre plus ou moins bien les images ? Et admirer n'est-ce point déjà penser, ou tout au moins apporter au pouvoir intellectuel la bonne secousse qui le stimule ?...

La jolie cité répond toujours avec un empressement caractéristique à toute manifestation d'art, quelle qu'elle soit. Ce sont des esprits avides et compréhensifs, des sensibilités vibrantes qui se pressent autour d'un orateur célèbre ou d'un grand virtuose. Tonneins a étonné parfois, ceux qui, vu son peu d'importance, hésitaient à s'y arrêter. « Manieurs de foule » ou animateurs d'âmes, ils n'ont point regretté leur passage là où ils ont trouvé un champ réceptif.

Si notre ville n'a point une Académie des Sciences et Belles Lettres, elle entretient cependant une feuille hebdomadaire fort répandue. Le « Paysan du Sud-Ouest » a fait lui-même sa réputation depuis longtemps. On sait que ses colonnes contiennent non seulement des informations et de l'humour, mais encore ce produit supérieur de l'esprit : l'Idée. Amis ou adversaires du journal, tous doivent reconnaître sa haute tenue politique et littéraire.

Tonneins possède une jeunesse ardente, sportive. Et souvent, clans les nombreuses séances artistiques organisées au profit d'œuvres charitables, de jolis talents se dévoilent. Car notre ville entretient aussi des sociétés philanthropiques : la Croix Rouge avec son hôpital auxiliaire, son ouvroir, ses infirmières visiteuses ; la crèche si parfaitement aménagée dans l'une des ailes du vaste hospice et où les enfants trouvent tout le confort et l'hygiène désirables ; la Goutte de lait ; d'actives organisations de secours et de colonies de vacances ; une mairie largement bienfaisante à tous, ayant placé son idéal au-dessus des divisions de partis.

Signalons encore la jolie maison de retraite d'Escoutet, à quelques cents mètres de la ville, où l'Armée du Salut exerce son apostolat et ses bienfaits.

Disons aussi que des bontés, des largesses se sont toujours répandues ; qu'elles ont laissé et qu'elles laisseront des mémoires à honorer.

Le poète Jasmin avait peut-être respiré ce parfum de charité, lorsqu'il composa pour Tonneins les vers délicieux « La Caritat » qui furent dits pour la première fois à Tonneins, Il proclamait dans son savoureux patois, la grandeur de l'homme qui donne :

Es gran ! aoutan grau que lou mounde
Presque gran coumo lou Boun-Diou !

L'on pourrait peut-être dire que Tonneins a le sens d'une certaine esthétique à la fois matérielle et morale qu'il serait très difficile de préciser mais qui flotte, telle des atonies dans l'air. Ce qui sans doute, provoqua si souvent cette fine interrogation de celui qui pendant trente ans en demeura le premier magistrat : « Ce n'est pas joli cela ? » Or, cela, dans la bouche du docteur Galup prenait des significations différentes. C'était parfois un fait très couleur locale qu'il venait de savourer en dilettante. Ou bien le mot du causeur avec lequel il aimait à s'entretenir. Ou bien encore la flèche venimeuse, mais discrète, saupoudrée de tact que lui lançait un ennemi politique, et qu'il recevait avec une indulgence souveraine. Car Jules Galup fut de ceux dont l'idée n'entama point l'intelligence. Autrement dit, il sut se méfier d'elle en homme véritablement intelligent qui n'ignore pas qu'une formule ou un système apportent toujours une part de vérité et une part d'erreur. De là sa bienveillance supérieure et peut-être un peu ironique pour ceux qui opposaient à son parti une... rigidité de principes frisant le sectarisme. Mais le peuple de Tonneins sut apprécier à sa juste valeur celui qu'il avait élu. Il sut voir qu'entre l'arriviste et le sectaire il y a l'homme politique, le vrai, voué à sa pensée altruiste. Il discerna cela, puisque durant trente ans, ce peuple lui demeura fidèle. Il fut fier de le voir appelé au Sénat où Jules Galup montra ses brillantes qualités d'esprit et de jugement. De hautes sympathies s'attachèrent à lui qui ne devaient jamais s'affaiblir.

Tous savent combien il aima les Lettres. C'est avec une sorte de dévotion qu'il s'enthousiasmait et admirait. Il passa ses dernières années en la compagnie de ses philosophes préférés, relisant Sénèque, Marc-Aurèle, Renan, Bossuet... Et ceux qui le connaissaient bien ne s'étonnaient nullement de tels voisinages. S'il disait de l'auteur de l'«histoire des origines du christianisme » : quel cerveau ! quelle puissance ! il ajoutait après avoir commenté un passage de « L'Aigle de Meaux » : quel génie ! Car il savait que sont admirables tous ceux dont la pensée a cherché, dont l'intelligence a essayé de franchir la barrière dressée devant les hommes. Qu'ils aient trouvé au-delà la conviction de Bossuet ou le vertige de Renan ils n'en sont pas moins des phares perçant la brume humaine.

L'on peut dire que l'agonie s'était presque installée au chevet de Jules Galup avant que s'en fussent allés les bouquins, les journaux qu'il parcourait encore. Et sa voix, qui n'était plus qu'un chevrotement doux, essayait d'un poème - car il aimait aussi les poètes - ou d'une phrase demeurée vibrante dans sa mémoire.

C'est une belle figure qui est passée sur Tonneins, laissant sur la petite ville, qui fut sienne pendant d'aussi longues années, de chaudes bouffées d'intellectualité que les souffles propices ne cesseront de faire revivre.

Oui, c'est bien une sorte d'esthétique qui plane sur la jolie cité. Nous la retrouvons partout, en nuances à peine perceptibles, en subtilités éparses, mais dont l'ensemble forme un ton. Ce sera sous les larges ombres du beau jardin public, près des massifs dont les fleurs ne sont point prisonnières de l'implacable ciseau.

Nous la retrouverons dans les courses de chevaux qui deux fois par an se déroulent dans un magnifique hippodrome. Mais c'est bien ici que l'on peut parler de subtilités. La piste, les tribunes, l'éblouissante féminité, la fièvre du pari-mutuel, tout ce mouvant et harmonieux tableau repose sur cette toile de fond : l'amour de la bête que certains ont su conserver. Certes, il y a le but... le gagnant... les palpitations de l'attente, l'effort désespéré des coursiers... mais aussi autre chose : Il y a le frémissement intérieur de ceux qui ont encore le culte de « la plus noble conquête de l'homme ». Ceux-là sont peut-être indifférents à la perte ou au gain, mais ils admirent passionnément la ligne de l'animal, ses muscles, ses flancs, la courbe harmonieuse de l'encolure, l'écume des naseaux. Et c'est plus qu'une valeur marchande qu'ils lui octroient : c'est la sympathie de l'homme. De l'homme que le machinisme et le progrès n'ont point totalement contaminé.

Tonneins donne encore le reflet de cette teinte qui lui est propre par ses foires dont trois demeurent marquantes. Foires d'affaires ? Non, de plaisir. Le 25 mars, c'est comme la ruée du printemps sur les boulevards de la petite ville. La riche plaine, vêtue de sa richesse, vient colorer les promenades, les terrasses de café. Elle ajoute son scintillement à celui des attractions foraines qui emplissent toutes les places.

Et le 22 mai, c'est un renouvellement plus chaud des mêmes réjouissances. Quant à la foire du 25 novembre dite : « Foire de Sainte-Catherine la pleureuse » elle bénéficie parfois d'un ciel clément afin que les belles fleurs de jeunesse puissent encore s'épanouir avant l'hiver.

Du reste, le calendrier des fêtes est fort chargé ! C'est pendant toute l'année que se manifeste l'esprit d'initiative et de goût des nombreux animateurs de la Cité !

Tonneins est bien comme une longue et vivante floraison sur les eaux de la Garonne qui lui offrent leur miroir.

 

CHAPITRE III.


Hommes Illustres.


Peu de gloires ont illustré notre cité. Pourtant il en est une qui, au XIXe siècle, eut une belle part sur presque tous les champs de batailles de l'Empire et de la République. Et ce n'est point Tonneins seulement niais la Gascogne toute entière qui doit s'enorgueillir de la marche glorieuse de ce descendant des impérissables Cadets qui, de la Hire et Xaintrailles à Henri IV, représentent la bravoure dans l'histoire.

Pourrait-on ne pas suivre avec un intérêt passionné cette légendaire figure de prêtre-soldat, dont la poitrine brilla d'autant de croix qu'il en fallut pour la couvrir ?...

Monseigneur Lanusse (1818-1905).

Le Faubourg de Biscarret est le plus vieux quartier de Tonneins. Et une des plus anciennes maisons est celle où naquit Monseigneur Lanusse.

Dès son enfance Jean Lanusse commença à dévoiler ce coeur qui devait tant pratiquer la charité ! Il posait des questions : « Qu'est-ce que le pauvre ? »... « Pourquoi y a-t-il des pauvres ? »... Jamais il ne trouvait les réponses satisfaisantes. Ses cigarettes, sortent annuellement de la Manufacture de Tonneins. Les beaux Camélias, les Cyrano-Chanteclair dont la fumée odorante apporte aux fins de repas sa griserie fine, sont ou ont été, l'oeuvre des doigts vertigineux de nos ouvrières. (Cette fabrication serait abandonnée depuis quelques années). Mais les plus modestes Aviateurs, les Picadoros, les Voltigeurs, ne demandent pas moins de dextérité. Et c'est un émerveillement que de voir les « cigarières » façonner avec tant d'habileté cette petite chose brune à reflets fauves, si précieuse pour les fumeurs. Cependant, là aussi, la machine s'installe ; et bientôt sans doute, le cliquetis des fers, des aciers, le ronronnement des engrenages, auront totalement remplacé la féerie des doigts féminins. La main d'oeuvre supplantée par l'outil innombrable, producteur de quantités... « L'âge du fer »... L'âge des incertitudes et des problèmes... La frénésie des besoins a poussé la production ; la production a décuplé la frénésie des besoins. Puis elle a fini par les dépasser...

De sorte que parfois, certains esprits, las de vitesse et de tintamarre, s'en vont tout doucement faire un voyage dans les temps passés afin de revivre l'âge meilleur où il était permis de respirer avec plus de délices « l'odeur du Tabac de Tonneins ».

En 1792, les cinq manufactures particulières établies à Tonneins occupaient 2.000 ouvriers. Le rendement était de deux millions de kilogrammes par an, c'est-à-dire le même d'aujourd'hui. Mais aujourd'hui 550 personnes suffisent. La machine fait le reste.

Tonneins demeure cependant la ville du tabac. La culture de cette plante est intense dans toute la campagne environnante. Partout ce sont des champs hautement feutrés de ce vert solide et uniforme qui, légèrement, jaunit à la maturité. En septembre, l'on voit sur les sillons les belles feuilles couchées et amollies.

On les charge sur des charrettes et elles vont aller dans le « séchoir » prendre durant l'hiver leur jolie teinte moirée, havane ou marron plus foncé, selon que le climat a été favorable.

En janvier commence le cortège des livraisons. Sur les routes souvent gelées où le bétail marche avec difficulté, glissant parfois sur le verglas, ce sont des chars soigneusement recouverts de paillons, de vieux dessus de lit, voire de toiles de Jouy considérées par les paysans comme étant hors d'usage. Ainsi abritées « les halles » ne risquent plus de la pluie ou du brouillard. Elles vont à l'expertise qui décidera de la joie ou de la déception du planteur. Car c'est une chose très importante que le classement de cette récolte à laquelle, pendant toute une année, une famille entière a travaillé !

L'industrie du Tabac est cependant moins ancienne que celle de la Corderie. Cette dernière, en pleine prospérité pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle n'est représentée aujourd'hui que par une seule usine, la plus importante néanmoins de tout le Sud-Ouest et fort bien outillée.

Tonneins possédait autrefois une faïencerie, des tuileries et des tanneries qui ont disparu. Par contre, de nouvelles industries sont venues s'établir. Les délicieuses prunes fourrées dites «Prune d'Agen » sont fabriquées dans un bel et vaste établissement de notre ville. La construction agricole a pris beaucoup d'extension durant ces dernières années. Les « Trieurs à blé » continuent de sortir de la plus ancienne maison faisant ce genre d'appareils. Tonneins a aussi une importante fabrique de chaussures, une minoterie non moins importante, des scieries mécaniques, etc...

Ses marchés sont abondamment approvisionnés. Il suffit de parcourir, le samedi, la quadruple rangée de légumes, de fruits et de fleurs pour avoir une idée de la fertilité du sol. Cette plaine de la Garonne dont on a dit qu'elle est un petit jardin de la France est bien vraiment une plaine de richesses. Notre terre prolifique donne du reste une indéniable impression de fécondité lorsqu'on voit les beaux labours sous la brume du matin. Il se dégage des mottes luisantes aux reflets sombres, de bas nuages vaporeux aux senteurs d'entrailles. Les poumons de la nourricière semblent se détendre en de puissantes exhalaisons avant de reprendre le rythme silencieux et monotone qui donnera la vie à une merveilleuse végétation.

C'est sans doute aussi la rare qualité de notre sol qui a fait s'édifier à mi-coteau sur la route allant à Clairac, une école d'agriculture fort réputée. Certes, c'est pour Tonneins un privilège que de posséder, à quelques cents mètres, le joli établissement de Fazanis où l'on vient de tous les coins de la région. Qu'il s'agisse de culture intensive ou extensive ou de branches annexes, la documentation fournie est basée, non sur un enseignement général, mais sur le système propre au régime économique des divers endroits. De sorte que chacun trouve à Fazanis la meilleure méthode et fournie de la manière la plus charmante. Aussi ne devrait-on plus déplorer la routine qui, malgré tout, s'obstine à ne pas disparaître complètement. L'agriculteur, pourtant, comprend de plus en plus le profit qu'il peut tirer de la terre méthodiquement exploitée. S'il résiste encore par ses forces ataviques, l'expérience et les besoins actuels finiront bien par vaincre ses dernières hésitations.

 


CHAPITRE IV.


Vie économique.


Tonneins est surtout la ville du tabac. On respire son parfum sur les routes et les chemins qui y conduisent. De loin on aperçoit les toits de sa vaste manufacture ; et à midi, le soir, c'est encore « l'odeur du tabac de Tonneins » que l'on hume lorsque le défilé des « cigarières » se prolonge dans les rues. Mais il faut bien ajouter, qu'ici, la senteur est purement « poétique » ou imaginative. Car les ouvrières ont laissé à l'atelier la défroque imbibée de nicotine malsaine pour ne répandre dans les artères qu'un flot de silhouettes alertes se rendant vers leur foyer.

Sous le Second Empire il avait été question de supprimer la manufacture de Tonneins. Le maire de l'époque, le docteur Desclaux mit en œuvre toute son énergie. Après des difficultés il obtint qu'elle nous fut laissée. Une bâtisse beaucoup plus importante fut alors construite et munie d'un outillage perfectionné. Les locaux de l'ancienne manufacture furent abandonnés et tous les services portés dans les bâtiments neufs. Cela donna un nouvel essor à la fabrication qui s'accrut dans les années qui suivirent.

En 1922 de nouveaux agrandissements furent faits et les machines les plus modernes facilitèrent une augmentation de production. Deux millions de kilogrammes de tabac à fumer, cigares et jeune intelligence percevait déjà, au-delà des mots, toute l'immensité de la misère humaine.

Il avait neuf ans à peine quand il sauva un enfant qui allait se noyer dans la Garonne. Son père, quelque peu incrédule peut-être devant la narration du fait, ne vit que les vêtements trempés et la désobéissance du petit qui avait joué sur le bord du fleuve malgré sa défense formelle. Il le mit au lit sans souper. - Sa mère était morte depuis déjà quelques années. - C'était une manière de décerner une médaille au jeune sauveteur.

Mais trente ans après, au lendemain des terribles inondations de 1845, alors que Jean Lanusse était un simple curé de village, l'Empereur des Français lui faisait parvenir une médaille de première classe en argent avec un diplôme sur parchemin aux armes de Napoléon III. Et le rapport de l'autorité départementale faisait connaître ce qu'avait été, au milieu du grand fléau, le sauveteur qui, à neuf ans, avait déjà exposé sa vie pour sauver l'un de ses semblables.

En 1830 on se battait à Paris. Jean Lanusse était dans sa treizième année. On se battait. On se tuait. Le Christ a dit : « Aimez-vous les uns les autres ».

Dans le cerveau de l'adolescent le monde prit un autre aspect. Il y avait donc autre chose que de la pauvreté ?... Ne sachant trop s'expliquer ce qui, soudain, lui noircissait l'humanité il comprit pourtant qu'il avait à devenir meilleur encore, que sa charité devait prendre des mesures plus vastes. Il dit :

- « Je serai prêtre. »

Son père lui fit les observations qu'il jugea nécessaires. Jean Lanusse répéta :

- « Je serai prêtre. »

Il fut conduit au séminaire d'Agen. Le dogme lui fut facile : il croyait, il aimait. C'est dans l'enthousiasme qu'il prépara sa mission. Mais déjà, au Grand Séminaire, il avait une école de soldats, autorisée par Monseigneur l'Evêque et le Général commandant la Subdivision d'Agen. De sorte qu'on l'avait surnommé « l'aumônier des casernes ».

Jean Lanusse fut ordonné prêtre et envoyé vicaire à Saint-Pierre, dans la petite ville de Tonneins. Que se passa-t-il alors dans cette âme d'apôtre? Quelle folie sublime lui souffla son conseil ?...

Le jeune vicaire se sentit pris de scrupules. Il eut peur de ne point connaître suffisamment l'infortune, le mystère de la pauvreté ! Dès lors, comment soulager sûrement et infailliblement?... L'abbé Lanusse voulut aller dans des profondeurs. Il voulut être pauvre pour comprendre le pauvre.

Pendant les vacances il partit en secret de la maison de son père, emportant dans sa soutane des habits de mendiant. Arrivé à Sainte-Bazeille, il endossa les guenilles, et, un bâton à la main, le jeune vicaire de Saint-Pierre parcourut les routes. Il connut la faim, les affronts, les insultes, les fatigues immenses. Il partagea avec des vagabonds le morceau de pain qu'il eût avalé gloutonnement.

Et le voici redevenu petit abbé de Saint-Pierre. Son traitement de vicaire est minime, trop minime, car il va bien souvent chez les miséreux avec un gros paquet sous le bras

Un jour, un homme qui avait exercé la profession de meunier vint le trouver et lui dit :

- « Monsieur l'Abbé, vous connaissez le moulin de la Taponne ?

- Oh ! que oui !

- Ce moulin, poursuivit l'homme, n'est plus qu'un chaume, et c'est dommage car le vent ne manque pas, là-haut. Je suis allé trouver le propriétaire. Il veut bien nous le louer mais il laisse à notre charge les frais d'installation.

- Et alors ?...

- Alors, il n'y aurait qu'à acheter de la toile pour les voiles. Il nous en faudrait pour une trentaine de francs et je ne les ai pas. »

Mais l'abbé non plus n'avait pas un sou. Comment fonder cette société ? II était vicaire, comment devenir meunier ? Il vola ! tout simplement ! Il puisa dans la caisse de son père. Et cela nous vaut dans ses mémoires des lignes d'une saveur unique : « Je ne sais trop comment je m'arrangeai avec ma conscience. Il parait que j'avais une théologie à mon usage… Mon père grondait, puis pardonnait... Vous comprendrez que cette doctrine, je la gardais uniquement pour le vicaire. Si un fils de famille fut venu avec un semblable péché sur lu conscience, vous supposez ce que je lui aurais dit… »

Le vicaire était devenu meunier.

Deux ans après, l'abbé Lanusse n'était plus à Saint-Pierre. Il venait d'être désigné pour le poste de Monheurt, joli petit village qui se reflète dans les eaux de la Garonne.

Le futur aumônier militaire va faire ses premières armes et apprendre à braver les dangers de la mort.

La guerre entre la France et la Russie est déclarée.

Un dimanche après les offices, l'abbé quitte Monheurt sans avertir de ses projets ni son père, ni même son évêque. Il va à Paris voir Mgr Morlot, grand aumônier de France. Il fait sa demande. Il est accepté. Mais une lettre de son père lui parvient. Cette lettre marque la plus grande désolation. Une telle douleur va droit au coeur du fils. Il revient trouver Mgr Morlot, lui exprime son regret de ne pouvoir suivre une vocation qu'il entretient depuis si longtemps et il rentre dans sa paroisse.

Son père consolé lui dit :

- « Toi, aumônier militaire ?... Mais sur les quatre cents prêtres du diocèse, c'est bien mon fils qu'on aurait jugé le moins apte à remplir cette mission. »

Et cependant, de ces quatre cents prêtres, il devait être le premier et le seul à partir pour la guerre.

Elle est déclarée entre la France et l'Autriche.

Ah ! cette fois le dernier des Cadets de cette vaillante race Gasconne décide qu'il suivra nos soldats sur les champs de bataille. Il demande à Son Eminence, le Cardinal Morlot un titre d'Aumônier pour la campagne d'Italie. Malgré des difficultés il l'obtient. Il désobéit à son évêque Monseigneur de Vésins. Il lui désobéira, du reste, jusqu'au jour où le prélat apprendra que son fils bien-aimé, le capitaine Ladislas a été sauvé héroïquement à Puebla par l'aumônier Lanusse. Point n'est besoin de parler de la reconnaissance de Monseigneur de Vésins. D'éloquentes lettres signées : Marie Ladislas de Vésins et Alexis de Vésins témoignent aussi de l'éternelle gratitude de toute la famille.

L'aumônier Lanusse suit désormais sa vocation. Le prêtre-soldat exercera son sacerdoce sur les champs de bataille. Il y a Magenta et Solferino... Bescia... Castiglione... L'aumônier est auprès des blessés !... Il aime les hommes mais il maudit la guerre. Au soir de Solferino, dans l'église devenue une ambulance, tandis que le général Régnault de Saint-Jean d'Angély faisant de l'autel son pupitre, dresse son rapport, l'aumônier dit : « Général, vous tracez votre rapport sur une victime. Ecrivez que Celle-ci devrait suffire. Elle crie à tous les peuples de s'aimer... Général, vous tracez un rapport de guerre dans le Temple de la Paix. Ecrivez qu'elle devrait régner a tout jamais dans le monde ».

En revenant de la campagne d'Italie, l'abbé Lanusse s'arrêta à Toulon, pour rendre une visite aux forçats. Il voulait savoir ce que c'était que le bagne. Il regarda ces figures empreintes d'une tristesse spéciale. Il lut les sentences terribles sur les murailles, et il pensa que ces misérables pouvaient contempler l'immensité de la mer et la profondeur du ciel. Il pensa bien d'autres choses encore puisque lui revinrent à la mémoire les fameuses paroles du Père Bridaine prêchant devant la cour de Louis XIV : « Les plus grands coupables ne sont pas ceux qui passent dans la rue, la chaîne au cou. Mais ne serait-ce point, par hasard et quelquefois, ceux qui du haut de leur balcon les regardent passer ? »

C'est maintenant Vera-Cruz, puis Orizaba, Amazoc, Puebla... La campagne va continuer à travers les régions mexicaines. C'est l'eau qui manquera et aussi le pain. L'aumônier alors raconte des histoires. Il va jusqu'au sublime. « C'était parfois des « carottes ». Qu'importait la valeur authentique de ce que je narrais pourvu que ce fui intéressant. » On riait en effet, on oubliait pendant un instant.

Après la Crimée, l'Italie et le Mexique, c'est Mentana... Jean Lanusse arrive à Rome. Sa Sainteté Pie IX lui fait l'honneur de lui accorder une conférence pendant laquelle il le questionne longuement sur le Mexique. L'Aumônier parle aussi de l'empereur Maximilien qui lui a donné de nobles marques d'amitié.

Mil huit cent soixante-dix ! Il croyait en avoir fini avec les cruautés de la guerre, et les échos de nos frontières jettent ces cris qui annoncent l'oeuvre de dévastation et de mort.

« O souffrance ! Où commence et mi finira ton mystère ! »

Mais le prêtre-soldat est debout et de nouveau prêt à l'immolation. Il va vivre ces heures de l'Année Terrible dont quelques phases sont dépeintes dans L'heure suprême à Sedan et Vingt minutes dans la vie d'un peuple. Il essaiera de satisfaire son coeur et sa conscience, n'y parviendra point : « Fut-il un moment où les balles des fusils, où la voix du canon me terrifièrent au point de n'oser m'approcher de ces enfants étendus sur le sol de la Patrie ? Ils lui donnaient toute leur vie. Leur ai-je assez donné de la mienne ? »

Vers la fin de juillet 1871 on avait licencié l'ambulance établie dans les locaux de Saint-Cyr. L'aumônier n'avait plus qu'à « détaler » lui aussi pour laisser la place aux élèves qui devaient rentrer le 1er septembre.

Mais ô surprise ! Le ministre de la Guerre lui donne le titre d'Aumônier de l'École. Qu'a-t-il donc fait pour mériter un tel honneur ?

Ce qu'il a fait... Il a fait Puebla, San-Lorenzo, Chuinta, Orizaba, Vera-Cruz, Solferino, Magenta, Palestra, Cazalmaggiore, Villafranca, Mentana, Reichshoffen, Gravelotte, Morsbronn. Sedan, Coulimiers, Héricourt, Pontarlier, etc...

Dès lors sa tâche, la voici : Tandis que des Maîtres au grand savoir apprendront à vaincre les autres l'Aumônier de Saint-Cyr enseignera ses élèves à se vaincre soi-même. Dans un manuscrit qui a pour titre : Un aumônier de Saint-Cyr, il dit quelle fut son existence dans cette école d'où sortirent toujours de grands soldats.

Un jour qu'il venait de recevoir un nouveau diplôme d'honneur il dit à ses élèves :

- « Je croyais pourtant en avoir fini avec les récompenses humaines, car je n'ai plus qu’à attendre une dernière croix faite avec deux planches de quinze sous... »

Mais si cet apôtre dont la soutane aura dû à la France bien des pages éloquentes dans l'histoire de ses gloires, si ce modeste se plaisait à murmurer devant ses décorations les paroles du sage auteur de l'ecclésiaste : « Vanité des vanités... » il aimait les rimes gasconnes et il inspira toujours les muses locales. C'était pour lui une grande joie que d'entendre louer sa charité dans le patois qu'il affectionnait :

Baou pourta den lou Mountamat
Dé pan, dé boy, unou coubertou
Ché de praoubes qu'ézen pietat.

Le 15 octobre I905 il rédigeait son testament spirituel demandent que son corps soit porté à Tonneins dans la terre où reposait sa famille. Il mourut peu de temps après.

Le Bazar de la Gloire. Dans cet ancien quartier des pauvres où l'aumônier resta toujours fidèle, une maison plus confortable que sa maison natale posséda un musée ouvert à tout venant. Monseigneur Lanusse avait recueilli, pour ses concitoyens, des reliques représentant soixante années de campagnes sous tous les soleils du globe. Les salles pleines jusqu'aux solives montraient des objets tantôt naïfs, tantôt émouvants. Ici, c'était la chaise du petit Lanusse à 3 ans et la marmotte de camelot où son grand-père colportait du fil et des aiguilles. Là, une tabatière de l'empereur Maximilien, des tableaux de l'Ecole espagnole et italienne (Une Catherine de Sienne que Ribera a peinte à genoux). Ailleurs des pépites d'or rapportées des mines du Mexique, des ferrailles ramassées sur les champs de bataille, etc.

Ce « Musée de la Gloire » que son organisateur comparait à un bric à bric devait se disperser, s'en aller de cette maison comme il y était venu. Et cela semble bien portraiturer celui qui ayant toujours tout donné pendant sa vie, laissa, après sa mort, sa demeure ouverte à tout venant afin que chacun pût, à sa guise, prendre ce qui lui plaisait.

Tonneins n'oubliera pas celui que l'on appelait si familièrement nostré Lanusso. On peut s'étonner toutefois, de n'y point trouver sa statue. Mais on peut penser aussi que la place qui l'attend ne l'attendra pas toujours en vain.

Les « anciens » aiment à faire revivre des souvenirs. Ils reçurent tous l’adichat moun amit umun que l'abbé distribuait dans sa langue de prédilection. Ils l'évoquent dans la rue, silhouette noire qui se hâte... Sur la belle route de Tonneins à Marmande, se rendant à Ferron, chez cet autre ami des pauvres, le colonel d'Hadémard. Mais ici un deuxième tableau se précise: c'est un cortège de cinquante, soixante miséreux qui, toutes les semaines vont ensemble au château de perron pour y recueillir une aumône. Et devant eux, celui qui a été comme eux, le mendiant, le vagabond, semble leur montrer le chemin...

Lorsque, le soir, ces tourelles qui furent l'étoile des malheureux se profilent sur un ciel splendidement nuancé, nous saluons avec les belles strophes de Boyer d'Agen celui qui fut bien souvent l'hôte vénéré de l'aristocratique demeure.

...Aumônier toujours droit aux heures d'hécatombe,
Soleil toujours riant sur la patrie en pleurs
Toi, dernier Christ banni de nos derniers malheurs
- Quelque chose de grand qui descend dans la tombe !

Madame Cottin.

Il a été dit par erreur que Madame Cottin (Marie-Sophie Risteau) était née à Tonneins. C'est à Paris qu'elle naquit le 22 mars 1770. Mais elle fut apportée, à l'âge de 2 mois, chez son oncle et parrain M. Vénès qui possédait ici une jolie propriété. Elle y passa toute son enfance. Mariée en 1790 à M. Cottin, banquier à Bordeaux, elle devint veuve trois ans après. On a prétendu que M. Cottin avait été guillotiné. Pourtant son nom rie figure pas sur la liste des condamnés du Tribunal Révolutionnaire.

La Romancière, après son veuvage, se retira chez M. Vénès. Elle s'y trouva en sécurité car son oncle s'était lancé dans le parti révolutionnaire et il était considéré comme un sans-culotte influent.

C'est dans le calme de cette retraite, sous les ombres chaudes et propices à la méditation, que Madame Cottin écrivit la plupart de ses ouvrages : Claire d'Albe, Malvina, Elisabeth, Amélie de Mansfield... Ces oeuvres sont empreintes d'une mélancolie prenante, parfois grave et profonde dans sa forme simple. L'auteur fit partie de l'Ecole romantique sans toutefois s'affranchir complètement des règles de composition et de style établies par les classiques. Si la sensibilité fut, pour ainsi dire, le terrain de son action, elle ne bannit point la raison chez ses héroïnes. Dans Mathilde surtout, que l'on peut considérer comme son chef-d'oeuvre, l'on trouve réunies dans de remarquables proportions l'exaltation et la sagesse.

C'est à Bagnères-de-Bigorre, où elle fit un séjour d'un an que Madame Cottin créa l'âme de cette vierge amoureuse. Et, vraiment, pour ceux dont l'esprit ne réclame point des secousses violentes ou des sensations morbides c'est un régal que de lire Mathilde.

L'auteur n'a pas cherché à « empoigner » selon l'expression consacrée. Non. L'on est pris tout doucement, petit à petit. Le style coule comme une eau douce, calmante. Il va à l'âme sans la surprendre, sans l'agiter. Et jamais un heurt pour le lecteur à la conscience délicate. Le sujet est scabreux, pourtant : Malek-Adhel le plus redoutable guerrier de l'Asie et le plus terrible ennemi des chrétiens s'éprend d'une jeune vierge qui n'a connu que le monastère et va choisir Dieu pour époux. Or, c'est le chaste amour de Mathilde qui convertit « l'infidèle » avant sa mort. Et l'héroïne n'en sera que plus belle et plus noble le jour où elle prononcera ses vœux éternels.

A Bagnères-de-Bigorre dans le paysage que l'écrivain préférait, un monument représente Sophie Cottin dans une pose rêveuse. C'est Fernand de Cardaillac qui fit exécuter ce bas-relief par le maître Escoula. Il existe aussi une biographie de la romancière par M. de Cardaillac, mais elle demeure introuvable.

Madame Cottin devint tout à coup neurasthénique. Elle aurait eu, paraît-il, une intrigue malheureuse avec le philosophe Azaïs.

Elle mourut à Paris le 25 août 1807. D'après Sainte-Beuve, elle se serait suicidée, dans son jardin, d'un coup de pistolet.

 


CHAPITRE V.


Tourisme.


L'aquarelliste en quête d'un sujet et d'une lumière s'immobilisera, émerveillé, devant ce long ruban de toits émergeant du fleuve, l'accompagnant dans sa courbe légère comme une guirlande de géants nénuphars. Mais l'archéologue qui traversera Tonneins, après s'être arrêté un instant sur la place de l'Ancien Château pour contempler le panorama, vraiment superbe, qui se déploie au Sud de la ville, n'aura plus qu'à s'en aller... S'en aller par les belles routes aux vastes ombres de platanes et de peupliers, s'imprégner des essences fortes de cette campagne Garonnaise souvent comparée à la Toscane, pour trouver, d'abord à l'ouest de Tonneins et à quelques kilomètres : le Mas d'Agenais. Erigée sur les vestiges d'un camp romain, la ville a enrichi par ses fouilles l'archéologie Gallo-Romaine. Des débris de statues, des bas-reliefs assez importants ont été exhu¬més. La superbe église du XIIe siècle offre ses pierres et ses marbres. Le manteau capitonné d'humidité, qui, tout de suite dans le Temple, prend le visiteur ne le glace pourtant pas : Le prestige des temps passés dégage de la chaleur sous sa sombre moisissure.

Du Mas d'Agenais l'on est tout de suite à Calonges aux pieds de ce Château que l'on aperçoit de si loin et dont la légende du « Seignou toumbat en poussiero » est racontée avec complaisance par les paysans d'alentour. Il est bâti sur l'emplacement d'un château féodal duquel ne subsistent que les portes fortifiées.

Ensuite c'est Gontaud qui a son Eglise romane et ses maisons de la Renaissance.

Puis, en prenant une autre direction mais toujours sous la magie des floraisons montées d'une terre féconde, c'est Nicole, Aiguillon qui apparaissent sur la large route d'Agen.

Nicole dont le nom évoque les fameuses Grottes de l'Ermite. D'aucuns, les très vieux, en parlent encore de ce pèlerin qui, sous un habit de moine et un grand collier de coquilles Saint-Jacques, allait de porte en porte, promettre une prière à ceux qui lui donnaient l'aumône.

Aiguillon, nous montre ensuite son château des ducs d'Aiguillon construit sous Louis XV ; son mur romain de dix mètres de haut (ancienne enceinte fortifiée du « Castrum ») dans l'épaisseur duquel sont pratiqués deux souterrains en plein cintre qui devaient, probablement, constituer des silos.

A deux kilomètres de là se trouve une tour ronde appelée « La Tourasse » » de laquelle on a exhumé plusieurs tombeaux romains.

A l'est de Tonneins, en longeant la superbe vallée du Lot, on arrive dans une des plus magnifiques contrées du Midi. Cette vallée est dominée par des collines abruptes au haut desquelles sont : Castelmoron, Laparade... Ici c'est un éblouissement pour le regard. Sa surprise se communique à la pensée : sous la net¬teté d'une idéale lumière ou dans la transparence d'une brume immatérielle, c'est toute la splendeur du site qui apparaît. L'on aperçoit les villages que l'on dirait être un groupe de maisons naines bâties pour abriter des « gnomes ». Celui de Laffitte, celui de Granges... Tous les deux possèdent une église romane. A Laffitte, le sanctuaire et trois chapelles sont du style ogival.

A Granges, c'est l'ancienne grange d'une abbaye de Prémon¬trés.

Il vaut la peine aussi de descendre jusqu'à Clairac, si bien dessiné au bord du Lot avec ses quais en pierre aux mousses verdies, ses vieux lavoirs et ses ruelles ombragées de treilles dégageant tout le charme du vieux Languedoc.

A signaler également Tombebœuf et le portail roman de l'église, décoré de sculptures. Verteuil et le beau château de Roquepiquet, (pur XVe), Monclart, où demeurent les vestiges d'un château très ancien.

Et il faut ajouter que là du moins n'est pas encore éteint le caractère du pays. Là on trouve, sur le pas des portes, « l'ancien », « l'ancienne ». Son pantalon à lui est rapiécé aux genoux avec un carré de « droguet ». Sa jupe à elle, de mérinos brillant et si pauvrement vert que le vert n'en veut pas dans ses gammes, fut, il y a quelques quinze ans, la jupe des dimanches. Le tablier de cotonnade la recouvre presque en entier et il est son contemporain. Et elle sait la « vieille », qu'elle les acheta l'année que la « blanco » (vous savez ?... cette vache si vaillante?) eut un veau qui pesait à la vente 130 kilogs et qui rapporta 12 « pistoles ». Au bruit du moteur ils entrouvrent leur porte... La voiture s'arrête, le conducteur demande la route... Alors sur ces visages plissés, dans ces yeux dont la prunelle est de teinte semblable à celle du front, des joues, c'est l'âme toute entière du village qui passe. Les coutumes, les superstitions, « l'honnêteté » d'antan, la bonté simple, la méfiance, les routines, tout cela colore le geste, la phrase. C'est dans le patois sonore atavique et pur que « l'ancien » et « l'ancienne » donnent la réplique à ces « franchimants », à ces « riches », à ces « moussus ». Ils donneront aussi l'hospitalité, le seau d'eau froide pour le radiateur. Et cela vaut bien, pour certain l'empressement d'un « fils de Palace » ou la rigidité obséquieuse du garçon d'hôtel bien stylé.

Mais nous nous sommes un peu éloignés de Tonneins. Aussi ferons-nous marche arrière pour regagner notre cité et faire prendre au touriste un modeste chemin. A deux kilomètres de la ville et au nord, il apercevra tout à coup une tour octogonale, puis un édifice à moitié caché par des bosquets et des hautes haies de verdure. C'est le Monastère de Latané, fondé en 1875 sur la propriété de Mademoiselle Léonie de Chausenque. La construction, de style roman, demeure inachevée, les lois de 1901 et 1904 ayant obligé les religieux de s'exiler en Terre Sainte. En 1919, ces missionnaires Passionnistes espérant avoir acquis sur les champs de batailles des droits auparavant méconnus, réoccupèrent leur monastère.

Ont vécu dans cette Maison de Retraites : Le R.P. Germain de Saint-Stanislas, auteur de nombreux ouvrages et archéologue distingué. Il découvrit à Rome, vers 1890, l'antique habitation des Saints Jean et Paul, officiers de maison de l'Empereur Julien l'Apostat qui fut martyrisé au IVe siècle et avait été l'ami personnel des archéologues romains Rosi et Marrucchi.

Le R. P. Sylvain de Saint-Bernard, co-fondateur du monastère qui a laissé de grands souvenirs dans la région de Tonneins.

Monseigneur Doulcet, frère de l'ex-ambassadeur de France qui devint évêque missionnaire de Rontchouk (Bulgarie).

Le T. R. P. Jean Charles (Richard de Latour) ex-conseiller de la cour d'Appel de Bordeaux, fondateur de la mission de Palestine.

Frère Eusèbe, religieux coadjuteur, véritable artiste. De lui sont les boiseries du réfectoire, confessionnaux, chaire, table de communion admirés des visiteurs.

Le premier supérieur du monastère de Latané fut le R. P. Louis Thérèse (Antoine Marcellin Laffargue) missionnaire et auteur de plusieurs ouvrages d'Histoire et de Théologie et poète distingué.

Les visiteurs trouvent dans cette Maison de Retraite un accueil aimable et simple, d'une sérénité telle qu'ils oublient, pendant quelques instants, l'agitation frénétique du monde et les turpitudes humaines.

A cette nomenclature touristique des environs de Tonneins l'on pourrait ajouter que les joies du tourisme sont plus souvent composées des mille riens qu'offre chaque endroit. Quelle n'a pas été par exemple la surprise du voyageur qui parcourant les rives fleuries de la Garonne perçut soudain comme un chant de lyre lointaine ? Il s'arrête... Sa faculté auditive se tend... D'où peut bien sortir cette mélodie ? Le regard n'embrasse que de vastes prairies peuplées de belles vaches gasconnes... Là-bas c'est le petit village de Monheurt que l'on aperçoit. Quel mystérieux bosquet pourrait abriter un virtuose !... Pourtant, c'est bien une harmonie lente qui monte de ce grand silence des champs. Plus de cloute... des cordes tantôt gémissent tantôt chantent triomphalement sous l'archet. De vibrantes sonorités s'épandent dans l'air ; puis c'est l'émouvante agonie de l'aigu, c'est sa fin prolongée jusqu'à l'insaisissable que l'on saisit encore. Le voyageur, maintenant, veut savoir. Il ne s'en ira pas avant d'avoir découvert l'instrumentiste. Il quitte la route, prend tin sentier, monte sur une digue... Il y a un pâtre assis au milieu de son troupeau...Celui-là va se renseigner, certainement. Le voyageur se dirige vers lui. La mélodie a cessé mais le jeune vacher donnera la clef de l'énigme.

- « Bonjour, mon petit ami.

- Adichat moussu.

- Pourrais-tu me dire d'où vient cette musique que l'on entendait tout à l'heure ? Y a-t-il quelqu'un ici qui joue du violon ?... »

Le pâtre lève la tète regarde l'inconnu :

- « Oui, c'est moi. »

Maintenant c'est l'inconnu qui regarde le pâtre. C'est un paysan d'une quinzaine d'années, blond et menu. Les yeux sont calmes et clairs.

- « C'est toi ?... Où est ton instrument ? »

L'adolescent blond soulève une loque - son veston - et, sans timidité ni hardiesse, il montre son violon. Le voyageur murmure : « Oh ! par exemple ! » Puis il tourne et retourne la chose entre ses mains :

- « Où l'as-tu acheté ton Stradivarius ? »

Le petit ne comprend pas ; sa prunelle interroge. L'homme rectifie :

- « Qui t'a vendu ce violon ?

- « Personne.

- « Comment personne ?...

- « C'est moi qui l'ai fait... »

Le touriste qui allait voir le château de Longuetille où mourut le duc de Luynes après avoir assiégé Monheurt (1621) ne regrette plus d'avoir abandonné sa voiture sur la route et de s'être engagé à travers champs :

- « C'est toi qui as fait cela petit ?
- « Oui, moussu.

- « Mais qui t'a enseigné ?

- « Personne, j'ai vu ceux qui servent à faire danser les filles le dimanche.

- « Et avec quel outil as-tu façonné celui-ci ?

- « Avec mon couteau.

- « Naturellement personne non plus ne t'a appris à jouer ?

- « Non, j'entends les airs de la « salle ». Et puis j'en ai dans ma tête.

- « Celui de fout à l'heure était dans ta tête ?

- « Oui, moussu.

- « Tes parents sont à la ferme ?

- « Non, je suis valet.

- « Et tes maîtres ne te grondent point de t'amuser ainsi ?

- « Cela leur est bien égal pourvu que je fasse mon travail.

- « Mais à l'école est-ce que... Ton instituteur aurait dû...

- « Je ne suis jamais allé à l'école. »

Le voyageur, lorsqu'il s'entretiendra de la valeur historique d'un château du Sud-Ouest parlera aussi d'un jeune pâtre et de son violon... Il déplorera peut-être l'isolement de cet enfant que personne ne sut voir. Ou il trouvera que c'est bien ainsi. Y a-t-il moins de charme à découvrir de semblables fleurs sauvages poussées dans la nature, puisant en elle seule leur art, que de rechercher le perfectionnement ?... Mais ne faut-il point plutôt l'un et l'autre afin que soient maintenues les lois éternelles de l'Harmonie et de la Beauté ? L'enfant blond du petit village de Monheurt qui chante son âme rustique dans les grands prés verts sans que nul, jamais, ne lui apprit que chanter est aussi une science, participe dans une immense proportion à l'œuvre universelle de gloire. Dans sa forme primitive et pure il contribue à rendre :

« L'Univers moins hideux et les instants moins lourds ».

Et qui sait si l'auteur de l'Hymne à la Beauté, ne l'eut point compris dans ses offrandes au coeur que rien ne satisfait ?

« Ou bien toi grande Nuit, fille de Michel-Ange... » ou bien (en parallèle de Lady Macbeth) toi le pâtre de Monheurt !...

Les joies du tourisme se composent de mille riens... auxquels il faut ajouter les plaisirs de la table (ô cuisine gasconne !). Notre ville ne possède-t-elle point le secret d'une sauce onctueuse et dorée au parfum bien particulier que l'on essaie d'imiter, mais sans y parvenir, bien loin à la ronde ?... C'est du jambon de Tonneins que devra demander le voyageur. Alors on lui apportera, non point un morceau brut de cuisse d'animal, mais un plat dont la fumée odorante le prendra si agréablement aux narines que déjà il aura un avant goût de ce plat délicieux et si fort réputé ! Et ensuite, il continuera vers la belle campagne que baigne la Garonne. Il admirera les métairies languedociennes si caractéristiques avec leurs auvents garnis de barres cirées par le frottement du tabac qui sèche à l'automne ; les vieux puits à la margelle fendillée auprès de laquelle se trouve l'auge de pierre où va boire le bétail couleur de maïs. Il verra aussi les « claies » triangulaires sur lesquelles le soleil fait se ratatiner les prunes violettes. Et sur tout cela passe un air lourd et parfumé : odeur de grange, de paille et de fruits.

 

 

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