Fièvres de Xaintrailles.
C.H.G.H.47
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DOCTEUR MAISONNIER.

INTRODUCTION.

La maladie qui fera le sujet de cet ouvrage, n'est pas de création récente, bien que récemment décorée de divers noms qui n'ont rien ajouté de nouveau à la notion si précise et si profonde en même temps que s'en étaient formée les immortels auteurs de 17e et du 18e siècle.

Je ne m'arrêterai pas à réfuter le blâme immérité que d'obscurs écrivains ou de pâles systématiques ont voulu jeter sur les œuvres du génie ; qu'il me suffise de citer cette phrase de l'un de nos plus modernes auteurs : « Si l'on veut sortir du vague et de la confusion, il faut nécessairement, en médecine pratique, laisser de côté tout ce qu'on a pu dire sur les lièvres graves avant ces vingt dernières années. » (Valleix, Guide du méd. prat. t. V, p. 465). C'est assurément vouloir se placer beaucoup trop haut dans l'estime publique ou avoir une trop basse opinion du talent de nos aïeux. A moins que l'on ne veuille admettre qu'il n'y a plus rien à faire après les découvertes anatomiques de Prost, et cette sentence à face hippocratique de M. Louis : « Les fièvres continues, quelle que soit leur forme, constituent toutes une seule et unique affection qu'on distingue sous le nom d'affection ou de fièvre typhoïde. » Cette prétendue maladie, la fièvre typhoïde, qui ne s'est fait une place dans nos pathologies que de notre vivant, pour ainsi dire, n'a peut-être pas obtenu notre consentement, de nous tous. Et moi qui trouve son nom si prétentieusement installé dans les cadres nosologiques faits à Paris, je me permets de douter de son existence authentique, ou bien, si vous l'aimez mieux, j'attendrai qu'on m'ait donné ses raisons d'être pour y croire… Mais que puis-je demander de plus ! Ne sont-ce pas des raisons majeures que celles qui se pressent en foule autour de moi : le besoin de simplifier, le désir d'innover, les empiètements de l'anatomisme, le mépris du passé, l'imposante autorité de M. Louis, qu'il faut opposer en toute sécurité à celle non encore éteinte des Sydenham et des Stoll, même sous la mousse séculaire de leurs tombeaux. A de telles raisons, je me rends. Les symptômes généraux ne sont plus les caractères d'une individualité morbide ; soit. Où les chercherons-nous, ces caractères patents, éminemment distinctifs ? Patience, le malade vit encore ; attendez sa mort, nous lui ouvrirons le ventre et nous vous dirons si vous avez traité une véritable fièvre typhoïde… Voilà où ils en sont.

Disons en peu de mots ce que c'est que la fièvre typhoïde : « La fièvre ou affection typhoïde est une maladie aiguë, anatomiquement caractérisée par le gonflement et une altération spéciale des follicules intestinaux, ainsi que par l'augmentation de volume, l'injection, le ramollissement et parfois même la suppuration des ganglions mésentériques correspondants. » (Grisolle, path. int. t. 1, p. 23).

DES FIÈVRES DE XAINTRAILLES.

La nature des fièvres de Xaintrailles, bien qu'elle ait conservé depuis le moment du début jusqu'à la fin, un air de famille qui n'aurait pu tromper le praticien le moins attentif, a présenté quelques variations qu'il me paraît important de signaler.

Dès les derniers jours de juillet et au commencement du mois d'août, je fus appelé à voir un grand nombre de malades, plus gravement atteints les uns que les autres, mais qui m'offrirent tous des symptômes d'une si parfaite ressemblance, que je crus reconnaître le sceau d'une influence générale qui allait se manifester. Les premiers malades qui furent soumis à mon observation, pendant cette constitution médicale, étaient pour la plupart de jeunes enfants. La langue largement étalée, couverte d'un enduit d'un blanc sale, épais ; le ventre tendu, douloureux à la pression ; des vomissements bilieux, des selles abondantes, liquides, homogènes et jaunâtres au début, bientôt après hétérogènes et sanguinolentes ; un amaigrissement profond et rapide, la fièvre compagne inséparable de ces désordres, tels furent les premiers symptômes du début d'une épidémie. A l'exemple de Stoll, je donnai à ces symptômes réunis, le nom de fièvre dysentérique bilieuse, et je les combattis par les émétiques. Le résultat fut un succès : je ne perdis aucun de ces petits malades.

Ces fièvres bilieuses dont je viens d'esquisser le tableau, sévirent dans la commune de Réaup ; je les observai aussi en grand nombre à Tustem, dans les maisons voisines et dans la commune de Lisse. Il s'y joignit souvent des accès de fièvre à retours périodiques, de types divers. Un enfant de Lisse avait des accès de fièvre tierce doublée : deux accès le même jour, dont chacun correspondait à un accès du surlendemain, et un jour d'apyrexie. Le vomitif dissipait la fièvre bilieuse, mais l'intermittente augmentait ordinairement d'intensité ; aussi je préférais donner d'abord un antipériodique, faire disparaître l'intermittence, et puis combattre les symptômes bilieux, qui cédaient à un traitement convenable.

Dès le début de cette épidémie, il nous fut facile de suivre sa marche et ses progrès ultérieurs. La dyssenterie fut bientôt passée, les symptômes gastriques redoublèrent ; la prostration ne les accompagnait pas encore, mais le teint était jaunâtre ainsi que les conjonctives ; la bouche très amère, les vomissements répétés et bilieux, la céphalalgie gravative avec insomnie, les selles souvent rares, très rarement diarrhéiques ; le pouls fébrile le plus souvent. C'étaient alors les adultes et les vieillards qui étaient atteints en même temps que les enfants.

L'influence endémique gagnait les communes voisines. Avant le 15 août, nous observions ces maladies en même temps dans les communes limitrophes de Lisse, de Barbaste, de Pompiey, de Xaintrailles. Ce fut au commencement du mois d'août que les symptômes gastriques bilieux commencèrent à se compliquer de diarrhée, que la fièvre des jours précédents, si facile à guérir, prit un caractère de gravité qu'elle n'avait pas eu jusque-là, que nous eûmes enfin de véritables fièvres typhoïdes.

Le 1er août, un jeune homme de Cabeil, commune de Pompiey, me fit appeler pour lui donner des soins, il se sentait malade depuis deux jours. La veille au soir il avait eu un frisson ; les premiers symptômes s'étaient manifestés du côté de l'estomac : du dégoût pour les aliments, la bouche amère, des envies de vomir, de la céphalalgie frontale ; bientôt après il y avait eu prostration des forces et diarrhée, et dès ce moment, ce malade s'était alité. Lorsque je le vis, le pouls était petit et fréquent ; il vibrait sous le doigt, comme j'ai observé depuis longtemps qu'il le fait presque toujours dans les fièvres graves. La peau était très chaude, le ventre ballonné, douloureux à la pression, les selles nombreuses, liquides, jaunâtres ; les traits étaient prostrés, les conjonctives jaunes, la bouche amère, la langue couverte d'un enduit jaunâtre ; le malade avait de la répugnance pour les aliments, il se couchait de préférence sur le dos, les jambes écartées et demi-fléchies ; il n'avait pas dormi depuis le commencement de sa maladie. De l'ensemble de ces symptômes, je conclus à l'existence d'une fièvre bilieuse grave, et je prescrivis pour le premier jour une bouteille d'eau de Sedlitz.

Peu de temps après mon départ, un officier de santé des environs, qui était depuis longtemps le médecin de la famille, vint voir ce malade et dit aux parents que ce serait une grande imprudence de donner un purgatif à un malade qui avait déjà la diarrhée. Il fit appliquer douze sangsues sur le ventre. A la suite de la perte de sang qu'éprouva le malade, la prostration fut beaucoup plus forte, il resta dans cet état de stupeur auquel on a donné le nom de coma-vigil, parce que les malades livrés en apparence au sommeil, ne donnent pas cependant : ils voient passer sans cesse devant leurs yeux, les fantômes incohérents d'une imagination presque éteinte. La nuit, il y avait du délire. Les parents alarmés de ce résultat, revinrent me chercher deux jours après. Je retrouvai tous les symptômes de la fièvre bilieuse que j'avais observés, ils n'avaient que plus d'intensité. Ma prescription fut la même que la première fois. Le lendemain, le ballonnement du ventre était bien moindre, les selles moins nombreuses (il n'y en eut que quatre, tandis qu'avant le purgatif il y en avait sept ou huit dans la journée) ; la douleur frontale avait disparu, la langue s'était nettoyée, la prostration n'était pas si forte.

Ce résultat m'encouragea, je continuai de purger le malade, mais j'alternais les purgatifs avec les toniques, afin de relever autant que possible la synergie des fonctions vitales, car les maladies malignes « affaiblissent le principe des forces par une véritable résolution des forces de tous les organes, et portent le plus grand désordre dans la succession des fonctions. » (Barthez, élém. de la sc. de l'hom.). La maladie marcha sans cesse vers une terminaison heureuse. Au vingtième jour la diarrhée céda, l'appétit et le sommeil revinrent. Au vingt-huitième jour, le malade se levait ; au trente-cinquième il reprenait son travail.

Ce malade était encore en convalescence, lorsque sa sœur fut prise de la même maladie que lui. Il n'y eut pas de frisson au début, mais de l'amertume de la bouche, des envies de vomir, des selles molles et jaunâtres, de l'insomnie, de la fièvre. La marche de la maladie fut absolument semblable à la précédente ; la convalescence commença au vingt-cinquième jour, elle fut de huit jours environ. Cette malade avait dix-huit ans, sa santé ordinaire était bonne, sa constitution forte. - Pendant toute la durée de la maladie de son frère, c'est elle qui lui avait donné des soins. Elle fut à son tour soignée par sa belle-sœur, qui eut elle-même une fièvre bilieuse pareille à la précédente au quinzième jour de cette dernière.

Le père des deux premiers malades dont je viens de parler, qui était âgé d'environ quarante ans et avait un tempérament bilieux, se plaignait depuis quelques jours d'amertume de la bouche et de ne jamais éprouver d'appétit. Le 20 août, il fut pris d'une douleur névralgique violente dans les nerfs intercostaux du côté droit et dans le plexus brachial du même côté. Dans les paroxysmes, qui revenaient assez régulièrement tous les soirs avec une telle force que le malade aurait mieux aimé perdre la vie que de les supporter une heure seulement (ce sont ses expressions), cette douleur s'irradiait de la partie supérieure de la poitrine dans le bras, dans le cou jusqu'à la mâchoire, et en bas dans les nerfs intercostaux, et même jusqu'au diaphragme, par le nerf diaphragmatique sans doute. Tout ce côté du thorax était frappé d'immobilité, parce que les moindres mouvements d'inspiration causaient une douleur intolérable ; cette douleur, continue pendant toute la durée de l'accès, avait des redoublements courts et d'une telle fréquence, qu'elle me parut avoir quelque ressemblance avec celle que feraient éprouver les rapides commotions d'une forte pile d'induction. Pendant toute sa durée, le bras droit était agité de légères secousses. Après dix minutes ou un quart d'heure au plus, ces secousses diminuaient d'intensité, la douleur se calmait bientôt avec elles, elle devenait uniforme et très-supportable. Après une demi-heure, il n'en restait d'autre vestige qu'une grande fatigue, un profond découragement et même le dégoût de la vie. L'intermittence qu'il me sembla d'abord reconnaître dans le retour de ces douleurs, me donna l'idée que je devais les traiter par le sulfate de quinine. J'en ordonnai un gramme le premier jour : mon but était de le donner autant comme hyposthénisant que comme antipériodique. Ce remède ne produisit aucune amélioration dans l'état du malade. Le lendemain, j’ordonnai la même dose de sulfate de quinine, le malade prit aussi un décigramme d'extrait thébaïque ; je n'obtins encore aucun résultat avantageux. Les symptômes bilieux allaient croissant avec le dégoût des aliments ; mon malade, à bout de forces comme de patience, était plus porté à terminer sa vie par le suicide qu'à s'abandonner aux progrès du mal. Je n'avais pas assez de foi aux antispasmodiques, pour les essayer à leur tour ; pénétré des doctrines de Stoll, qui a toujours été mon auteur favori, je combattis les symptômes gastriques avec un décigramme d'émétique. Le même jour, les symptômes bilieux disparurent, l'appétit revint et la douleur cessa. Le malade m'exprima sa reconnaissance par ces mots : Vous m'avez sauvé la vie !

J'ai décrit avec détail ces maladies, parce que leur type est celui de l'épidémie tout entière. Voilà sa forme ainsi que son début. Ceux qui l'ont fait commencer à Xaintrailles, n'avaient point observé de point de départ plus éloigné ; leurs observations faites dans un horizon plus restreint, lui donnent une origine toute locale : elle est née à Xaintrailles, disent-ils ; elle y a été portée par un malade et elle s'est transmise autour de lui comme les flammes se répandent autour d'un foyer de combustion. Je nie qu'il en soit ainsi. J'ai dans les mains des preuves suffisantes pour démontrer que l'origine de l'épidémie ne fut pas à Xaintrailles : les maladies dont je viens de donner l'histoire, précédèrent celles de cette localité. Pompiey est à une très petite distance de Xaintrailles ; il n'y a rien d'étonnant à ce que l'influence épidémique ait franchi cette distance : là, jetée sur un sol propice, elle a germé et grandi, à la faveur d'une prédisposition plus grande, sans doute.

Ce fut le 16 août que je vis le premier malade de Xaintrailles atteint de fièvre typhoïde. Peu de jours après de nouveaux malades nie firent appeler ; à la fin du mois d'août j'en avais huit dans la localité. Les cas nouveaux furent plus rares dans le mois de septembre, car je n'en eus que quatre pendant toute la durée de ce mois. Toutes ces premières maladies guérirent par le traitement dont j'ai parlé déjà, après une durée moyenne de vingt-deux jours. Ainsi mes douze premiers malades de Xaintrailles me donnèrent douze succès. En y joignant les trois autres fièvres de même caractère que j'avais observées à Cabeil, (commune de Pompiey), j'eus quinze fièvres typhoïdes qui guérirent toutes.

Je tiens à mentionner ici une complication que j'ai vue se produire plusieurs fois chez quelques-uns de mes premiers malades. Une jeune fille de Pompiey, atteinte de lièvre typhoïde, avait tous les soirs des redoublements bien marqués, qui se composaient d'un seul stade, le stade de chaleur. Elle tombait bientôt dans un délire calme, qui durait quatre ou cinq heures ; le pouls devenait fréquent, petit, dépressible, la face animée. Il en fut de même un peu plus tard pour un de mes malades de Xaintrailles. Une dose de sulfate de quinine de cinquante centigrammes, que je fis prendre en potion, fit disparaître ces redoublements après le second jour où je les eus observés. Depuis ce moment ces malades passèrent par les diverses périodes de leur mal, sans acci¬dent nouveau.

A la fin du mois de septembre, la température se refroidit ; j'espérais que la lièvre bilieuse allait disparaître, mais le froid ne dura que peu de jours, le mois d'octobre nous donna bientôt des journées que l'on eût pu prendre pour celles du mois d'août, et avec elles une nouvelle apparition de la maladie endémique, bien autrement redoutable que la première.

J'ai pu m'assurer plusieurs fois de la vérité d'une vieille maxime de l'école hippocratique, reproduite en ces termes par Roederer et Wagler (2) : « Tous ceux qui dans ce moment avaient une affection chronique, étaient entachés du levain épidémique, ce qui aggravait leur mal et les disposait à une mauvaise terminaison. » Plusieurs malades qui étaient souvent atteints de dévoiement simple ou d'irritation chronique des voies digestives, eurent des fièvres typhoïdes. Les maladies aigües y disposaient aussi : j’ai vu trois fluxions de poitrine (pneumonies) inflammatoires le premier jour, devenir adynamiques quatre ou cinq jours après. J'eus recours à un traitement antiphlogistique dans les premiers jours, mais je fus obligé d'en venir promptement aux toniques. L'un de ces trois malades succomba ; les deux autres guérirent après une longue maladie qui s'accompagna de symptômes abdominaux, qui ne tardèrent pas à devenir plus graves que les symptômes thoraciques. Ces deux malades ont été les seuls, parmi ceux auxquels j'ai donné des soins, qui aient eu sur la muqueuse de la bouche, des aphthes ou des productions diphthéritiques. Cette complication a été beaucoup plus fréquente chez les malades de mon confrère, d'après ce qu'il nous dit le jour où M. le Préfet de Lot-et-Garonne daigna se transporter sur les lieux où sévissait l'épidémie. J'attribue cette différence à la différence du traitement que nous avons suivi. Il n'a employé que les délayants et les toniques et j'ai constamment employé les purgatifs ; il a traité l'inflammation et l'adynamie, j'ai combattu de plus les symptômes bilieux que j'ai vus partout apparents et redoutables. J'en appelle à l'opinion publique comme à un juge : sur quatre-vingt-dix malades qui ont suivi mon traitement, trois seulement on succombé ! Je m'applaudis de ce résultat, parce qu'il n'y en a guère d'aussi heureux dans les annales de la science (3). En supputant le nombre des morts, un personnage officieux disait souvent : Il avait plus de soixante ans, ce n'était pas un typhoïque ! C'est là une profonde erreur. L'influence épidémique a tué le vieillard plus que sexagénaire comme l'enfant au berceau, et peut-être même le fœtus qui semblait être protégé contre elle, dans le sein maternel.

Les eschares qui produisent quelquefois de larges plaies, suivies d'une suppuration abondante, au sacrum, aux trochanters, à la nuque, etc. et qui peuvent conduire au tombeau des malades qui touchaient à la convalescence, ont été tellement rares, tellement petites, lorsqu'elles se sont produites chez mes malades, que je ne les compte pas comme une complication qui m'ait paru de quelque gravité. Je les évitais en faisant varier les positions des malades, qui reviennent toujours d'eux-mêmes, et comme fatalement, au décubitus dorsal.

Ce changement de position m'a paru exercer une favorable influence sur les pneumonies hypostatiques qui tendaient souvent à se produire, plutôt par stase sanguine dans les parties déclives des poumons, que par suite d'une inflammation du tissu pulmonaire.

Un de mes malades, jeune enfant de onze ans, a perdu l'usage de la parole au dixième jour de sa maladie et ne l'a recouvrée que lorsqu'il a été dans une convalescence avancée. Un malade que mon confrère nous fit voir avait aussi perdu l'usage de la parole, mais, tandis que mon malade ne pouvait articuler aucun son, qu'il était dans un état de mutisme complet, le malade de mon confrère jetait de nombreuses exclamations, en projetant sa langue en dehors de la bouche. II y avait dans ces mouvements comme dans ceux des lèvres un défaut d'harmonie pareil à celui qu'on observe chez les idiots et les déments. Mais si les mouvements des lèvres comme ceux de la langue pouvaient faire supposer l'abolition de l'intelligence, il n'en était pas de même de ceux des yeux, qui se fixaient avec anxiété sur les personnes environnantes. Il n'en était pas de même non plus des traits de la face, qui avaient conservé leur régularité.

Ce malade, comme celui que je voyais, avait une extrême difficulté à exercer les mouvements de déglutition. Quand on mettait à ce dernier une petite gorgée de liquide dans la bouche, il attendait un moment avant d'essayer de l'avaler ; quelquefois au premier mouvement qu'il faisait, la langue sortait de la bouche et projetait le liquide au dehors. Plus souvent le malade finissait par avaler, mais avec une difficulté bien visible. Non, ce n'était pas là une abolition de l'intelligence, car l'intelligence éteinte ne se reproduit pas (4): c'était une paralysie presque complète des muscles pharyngiens. Les muscles mylo-glosses et génio-glosses étaient accidentellement plus forts que leurs antagonistes, et entraînaient la langue en avant, dans le sens de leurs tractions.

Une complication plus redoutable que toutes celles dont j'ai parlé jusqu'ici, est celle qui se produisait quelquefois du côté du cerveau. Un délire violent le plus souvent, quelquefois calme mais continuel, se déclarait à une époque rapprochée du début de la maladie. Les malades que j'ai perdus avaient tous ce délire. C'est lui qui imprimait à la maladie cette forme particulière que quelques auteurs ont nommée ataxique. J'aime mieux, à l'exemple de M. Quissac (Doct. des Eléments), faire de ce mot un terme générique, le nom d'un élément morbide et donner à l'ensemble de la maladie où prédomine cet élément, le nom de fièvre cérébrale. C'est le nom que préfère aussi M. Rostan (Gaz. des Hôp. 7 janv. 1858). J'ai employé les antispasmodiques dans cette forme redoutable de la maladie, et j'avoue qu'ils ne m'ont pas mieux réussi qu'à M. Rostan : « Je considère le musc comme un corps inerte, dit-il ; le castoréum et le camphre sont bien faits pour aller avec le musc. » (ibid.). Comme lui, j'ai employé les narcotiques ; je leur dois la guérison d'un malade. Je disais souvent que si nous n'avions eu à traiter que des fièvres cérébrales, nous aurions pu compter nos succès. Je le crois encore, mais je parle de ces fièvres où le délire qui s'annonce dès les premiers jours avec l'insomnie, les mouvements désordonnés, les soubresauts des tendons, ne cesse même pas avec la fièvre, et persiste alors même que les symptômes généraux sont ceux de la convalescence. Dans la plupart des cas, il redoublait a ce moment et tuait les malades par un véritable épuisement des forces, une sidération nerveuse, signe d'une terminaison fatale et prochaine.

Je termine ici ces considérations, auxquelles j'aurais certainement pu donner de bien plus longs développements, si j'avais voulu en mesurer la longueur à la gravité de la maladie, au grand nombre de complications qui se sont produites. J'ai évité de me servir de mots techniques, toutes les fois que je l'ai pu, afin que ceux qui ne sont pas médecins puissent me comprendre. Le but que je me suis proposé en publiant ces quelques considérations, n'est pas de faire une monographie de la lièvre typhoïde : si tel avait été mon but, j'aurais donné des observations détaillées et j'en aurais déduit de plus volumineuses conséquences. D'ailleurs, les monographies sont nombreuses, et j'aurais peu à apprendre aux médecins. Investi de la confiance publique et chargé de soigner des malades, j'ai voulu rendre compte de mon mandat à ceux qui me l'ont confié ; j'ai voulu leur dire avec une égale franchise, ce qu'il m'a été possible de faire et ce que les moyens dont j'ai fait usage n'ont pas pu accomplir. Deux sortes de critiques vont s'emparer de mon travail : les uns sous l'influence, ignorée d'eux-mêmes peut-être, d'un penchant tellement ancien qu'il est comme inné dans leur coeur, pourront douter de la vérité de ce que j'écris. Il me serait facile (le leur prouver matériellement que je n'ai dit que la vérité. Quant à ceux qui ne me sont pas hostiles, je n'ai pas besoin de leur donner des preuves, car je n'ai rien dit qui ne se soit passé sous les yeux de tous, sous les leurs comme sous ceux des autres, dans des localités où ils habitent ou qu'habitent leurs amis ou leurs proches. Je n'ai rien dit qu'ils ne sachent déjà aussi bien que moi.

 

Notes :

 

(1) Nérac, Imprimerie de J. Bouchet (1858).

(2) Si quis forsan illà tempestate cum chronico quodam morbo conflictaretur, diffusum miasma, tanguam fomite quodam in viribus nato, attraxit in majorem ipsius n'orbi perniciem. (morb. muc. p. 189.)

(3) Voici une phrase de l'ouvrage de M. Grisolle, au chapitre de la fièvre typhoïde : « La fièvre typhoïde, non épidémique, ne m'a donné dans ces dernières années qu'une mortalité de prés d'un septième. » (path. int. t. 1, p. 56). M. Grisolle s'applaudit de ce résultat. Tout le monde sait combien les fièvres épidémiques sont plus graves que celles qui ne le sont pas.

(4) Les maladies mentales qui peuvent guérir, manie et monomanies, ne sont pas l'abolition de l'intelligence, mais une aberration de l'intelligence, qui est ou aussi forte qu'avant la maladie, ou même plus forte.

 

 

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